À propos d’un texte de Pierre Després et Pierre Chicoyne
sur la pertinence des textes d’auteurs philosophiques comme moyen pédagogique dans notre enseignement

Després et Chicoyne tentent de « répondre aux objections les plus courantes à l’utilisation systématique des textes de la tradition philosophique , qui soutiennent que le texte n’est pas le meilleur moyen pédagogique pour que l’élève trouve un sens à la formation philosophique qu’il reçoit ». Plusieurs enseignants selon eux « partagent l’opinion que le recours systématique aux textes (…) contribuerait (peut-être) au caractère décroché »
Selon Després et Chicoyne, ceux qui s'opposent à l'utilisation systématique des textes d'auteurs, supposent que l’enseignement doit partir des préoccupations des élèves. Leur pédagogie est donc centrée sur les intérêts et les motivations des élèves.
Cette pédagogie repose, d’après Després et Chicoyne,
1- sur une conception de l'intérêt des élèves que Després et Chicoyne ne partagent pas.
En effet, d’après D. et C., « cet intérêt de l’élève ne peut pas se situer au niveau de ses préoccupations personnelles. » Car, affirment-ils « nous devons amener l’élève à situer son intérêt au niveau universel de sa participation comme être humain à une histoire en marche. » De plus, « Les préoccupations personnelles de l’élève, affirment-ils encore, ne constituent pas nécessairement un tremplin pour accéder à un tel niveau de conscience historique . Car, selon Després et Chicoyne, cela requiert "un dépaysement".
Il serait surprenant, à mon avis, que ceux qui contestent l’usage systématique des textes de la tradition philosophique aient une telle conception de l’intérêt de l’élève.
En réalité, ce que nous entendons habituellement par « intérêt de l’élève », c'est un point de départ qui est à sa portée, comme une expérience qu'il a vécue, qui l' a marqué, qu’il ne comprent pas encore parce qu’il n’a pas encore appris à réfléchir sur ce qui le concerne de plus près. Lui apprendre à comprendre ce qu’il vit est certes un point de départ qui peut l' entraîner très loin. Il faudra sans doute d’autres étapes qu’il devra apprendre à franchir. On n’arrive pas au niveau de la réflexion philosophique tout de go, dès le départ. Il y a des étapes à traverser. Et c’est là le travail important du pédagogue de savoir clarifier et expliquer les étapes, et trouver les moyens de les lui faire franchir. D'accord, ce n’est pas facile. Mais cela est intéressant pour l’élève, puisqu’il s’agit de lui, de son devenir, de ce qu’il vit et doit essayer de comprendre le plus profondément possible.
C'est sans doute en ce sens que, selon Henri Bergson (pour ne citer que lui), la philosophie ne se nourrit pas de philosophie dans une sorte d’autophagie insensée, mais de faits concrets et de science toute neuve. (Histoire de la philo., La Pléiade, p.284)
Ce qui ne signifie pas que les textes d'auteurs ne sont pas utiles. Mais il faut les utiliser avec parcimonie et ne pas en faire l'unique ressource pédagogique.
2- et sur une conception du questionnement philosophique qu’ils (Després et Chicoyne) ne partagent pas non plus.
D’après Després et Chicoyne, ceux qui ne sont pas d’accord avec un usage systématique des textes d’auteurs, soutiennent que « le questionnement philosophique consiste à traiter une question d’une façon rationnelle » et qu’ il s’agit « d’une opération seulement technique et méthodologique. »
Le questionnement philosophique est une « tâche herméneutique, affirment Després et Chicoyne.
Car disent-ils, il s’agit d’une « réflexion critique qui cherche à donner une portée universelle et fondatrice à des questions qui sont indissociables de l’histoire de la pensée occidentale ».Selon eux, il faut interpréter l’œuvre inscrite dans une époque historique déterminée, ce qui fait que « l’initiation philosophique devient inséparable d’une initiation au fond culturel commun. »
À mon avis, une telle prise de position est contestable lorsqu'il s'agit de débutants en philosophie. Amener l’étudiant à prendre conscience d’un problème philosophique, suppose déjà un long chemin parcouru, sur lequel chemin il a eu besoin d’être guidé pas à pas, sans sauter d’étape.Il ne faut pas confondre l'initiation philosophique avec l'histoire de la culture. Il est bien plus important de savoir lire dans le quotidien, les problèmes philosophiques qu'il recèle, et ensuite consulter les auteurs qui ont abordé des problèmes semblables. Alors seulement l'élève est en mesure de comprendre les textes. Autrement cela risque de n'être qu'une logomachie inutile et peu intéressante pour l'étudiant.
Enfin, d’après Després et Chicoyne, « l’approche par les textes est la meilleure façon d’intégrer dans l’enseignement les moyens pédagogiques nécessaires à l’atteinte des objectifs fixés par les intentions éducatives des devis de philosophie » (c'est-à-dire certaines attitudes, habiletés, et connaissances théoriques en philosophie). D’après eux, l’étude des dialogues de Platon permet de réaliser ces objectifs.
À cela je dis « peut-être »! et je leur dis bravo! s'ils ont des résultats qui confirment ce point de vue. On peut croire en effet que de lire ou entendre quelqu’un penser, s’interroger, dialoguer à la façon de Socrate, peut avoir pour effet d’inspirer automatiquement une attitude, développer des habiletés, et fournir des connaissances théoriques en philosophie à un élève. Mais cela n'a pas encore été démontré. Il s'agit alors d'une méthode empirique qui repose beaucoup sur l'art du professeur. Il peut être utile cependant de faire appel aux éléments de la didactique qui sont déjà clarifiés par des études sérieuses.
Ce n’est pas facile de déterminer quelles sont ces opérations mentales que l’on reconnaît à la philosophie. En quoi elles sont propres à l’esprit philosophique? Quelles sont les sources de la philosophie qui peuvent inspirer une attitude philosophique? Quel est le comportement mental du philosophe en tant que philosophe? Quel est le comportement mental que nous demandons à l’étudiant dans notre enseignement lorsque nous voulons qu’il devienne un peu plus philosophe? De quoi est-il vraiment capable relativement à ce comportement mental que nous exigeons de lui?
À mon avis, il faut faire beaucoup d'études préalables pour être en mesure de faire les hypothèses pédagogiques nécessaires; il faut ensuite recueillir les faits pédagogiques, faire l'expérimentation appropriée et ensuite une évaluation. Dans ces conditions, une prise de position sur l'usage des textes dans l'enseignement de la philosophie aurait sans doute plus de valeur.
Enfin, il faut tenir compte non seulement du passé culturel de nos étudiants réels, mais aussi du contexte socio culturel et sociologique dans lequel ils se trouvent. Mais cela est une toute autre question qu’il faudrait bien étudier aussi sérieusement un jour.
