Sur un livre de André Dagenais

par Claude Collin

 

"Libérer/Renverser", tome 1, André Dagenais, Montréal , 1981

                        Ce livre d'André Daqenais, Libérer/Renverser, publié en 1981, apparaît comme un moment important, non seulement de son oeuvre philosophique, mais, j'oserais dire, de cette période culturellement féconde que fut et est encore la Révolution tranquille.

                        Dagenais a développé, au cours des trente dernières années, une pensée originale que l'on a appelée triadisme par opposition au dualisme thomiste. Cette philosophie, qui se présente surtout comme une dialectique positive, s'est élaborée, chez nous, en marge des courants aristotélico-thomiste, existentialiste, et marxiste qui ont plus ou moins prévalu à un moment ou l'autre dans notre société. Au fond, Dagenais s'apparente plutôt au mouvement scotiste, dont les représentants les plus connus ici furent Éphrem Longpré, issu de l'École de Trois-Rivières, et, du côté des femmes, celle qui écrivit sous le nom de Béraud de Saint-Maurice (dont une des oeuvres fut traduite en seize langues).

                       Ébauchée déjà en 1950 dans "La Restauration humaine", la pensée philosophique de Dagenais se précisa graduellement au niveau métaphysique dans "Les vingt-quatre défauts thomistes" (1964), avant d'atteindre son expression définitive dans "Le Dieu nouveau" (1974) , immense synthèse logique et métaphysique.

                        On peut dire que l'appareil conceptuel qu'utilise Dagenais, d'une grande subtilité au niveau métaphysique (réalité première et seconde, réalité interne et externe, substantialité et modalité, réalité moindre, etc.), se révèle facilement compréhensible et efficace lorsqu'il aborde les problèmes concrets du vécu personnel et communautaire. Par exemple, les problèmes éthiques relatifs à la vie du couple, L'Évolution conjugale, 1967) et plus particulièrement dans ce premier tome Libérer/Renverser; où il aborde la question nationale.

                        L'un des aspects remarquables de l'oeuvre de Dagenais est ce désir d'aller au fond des choses dans la plus grande cohérence. Le sens , la signification ont toujours chez lui une racine ontologique. Il ne force pas la réalité à entrer dans ses catégories, au détriment de 1 'objectivité.Son discours est limpide, serein, appuyé sur une information riche et variée et 1 'on sent chez lui ce besoin de vérification qui procure à ses théories une solidité incontestable.

                        Libérer/Renverser n' est donc pas un livre d'histoire, de droit, de politique, bien que ces dimensions n' en soient pas absentes. L'auteur, philosophe, tout en assumant ces aspects, cherche dans leur prolongement le sens humain, c'est-à-dire le fond des choses, le sens qui compte vraiment pour la personne humaine et pour la société. André Dagenais donne ainsi, s'il en était encore besoin, une base rationnelle solide au mouvement national des québécois, et tire les conclusions qui s'imposent avec une rigueur implacable. A ce moment précis de notre histoire, ce livre vient lever les dernières ambiguïtés et "libérer" la pensée québécoise, en "renversant" les mythes qui ont trop longtemps freiné la marche de notre nation vers son accomplissement historique.

                        Pour toutes ces raisons, ce livre devrait être l 'un des plus marquants des vingt dernières années au Québec, tant au niveau philosophique que politique.

                        La thèse d'André Dagenais porte sur la légitimité de la souveraineté du Québec. Son argumentation s'appuie sur une analyse de la dynamique Nalion-État telle que vécue historiquement. il fait ensuite une analyse critique du discours trudeauiste qui incarne bien le courant de la contre-dialectique et de la contre-histoire. Enfin, l'auteur propose une 5e voie quant à un nouvel ordre international basé sur une dialectique positive des Nations-États. J'essaierai de résumer la pensée de Dagenais sur chacun de ces points.

                                        1- La dialectique des Nations-Etats, où 1 'auteur introduit les concepts importants de Contre-Histoire et de Contre-Canada.

                        En raison d'une certaine confusion (entretenue par la partisannerie politique) de l'idée de nation dans notre milieu, l'auteur commence par rappeler la définition classique de ce concept, en accord avec pratiquement tous les philosophes. Puis, il cherche à préciser les rapports entre "patrie" "nation" "État'.'

                        Selon l'argumentation de Dagenais, "nation" "État" et "patrie" sont des "modalités " sociales communes, participées-participantes, c'est-à-dire que chacune implique les deux autres et chacune participe d'une façon différente aux êtres humains qui constituent, eux, la réalité fondamentale. Ce sont donc des réalités modales qui ne se distinguent pas réellement, de façon stricte, des personnes qu' elles unifient, " Entre nation et nationaux, par exemple, il n'y a point de distinction réelle tout court " dit-il.

                                        "Une nation, poursuit Dagenais, par son fondement ontologique, c'est une pluralité d'êtres personnels unifiés socialement, aussi complètement que possible; une unité communautaire modale, de caractère organique, psychique, et spirituel". (Notons que cette conception apparaissait déjà dans "La Restauration Humaine de 1950). Ce fondement ontologique auquel réfère Dagenais; il le décrit de la façon Suivante: p. 46

                        "Le Québec, en tant que Nation-Patrie-État, est intimement lié à la substance de chaque moi esprit, à l 'être même, psychique ou culturel, personnel et social , des citoyens qui y ont été éduqués et collectivement façonnés."

                        Nation et patrie sont des unités collectives qui dépendent d'abord des personnes humaines qui les établissent. La patrie "agit" "fait" "modèle" des compatriotes, elle engendre culturellement et socialement. La nation, qui est à la fois conscience de soi et vouloir-vivre collectif, est une personnalité de type modal . L'ÉTAT indique l'idée de pouvoir, nécessaire à la perfection de la nation. C'est pourquoi toute nation tend à se parfaire en État, et cela, par essence et de droit. Elle porte en elle cette idée de l'État, siège des pouvoirs réels..

                        Il est important de remarquer les conséquences que tire Dagenais de cette argumentation:

                        a) La première: la nation présente la réalité sociale majeure correspondant à l'État. La fonction des nations-États n'est pas remplaçable.

                        Une nation sainement constituée forme un État, selon une pleine justice.

                        b) La deuxième: opprimer une nation, heurter des droits nationaux, c'est mépriser les droits mêmes, individuels-personnels, réellement inscrits chez les hommes et chez les femmes qui "sont" fondamentalement cette nation.

                        Car des droits collectifs - loin d'exister en eux-mêmes -comme l'implique le collectivisme, se trouvent enracinés établis et fondés dans les droits singuliers de chacune des personnes qui constituent ensemble telle collectivité. Opprimer une nation consiste en la répression des droits nationaux de chacun de ses membres".

                        Cette argumentation permet à Dagenais, en s'appuyant sur l'Histoire, d' introduire les concepts de Contre-Canada et de Contre-Histoire. Le vrai Canada historique est le Franc-Canada dont Québec est le centre; la structure légale qui se présente sous le nom de Canada, doit être prise dans un sens dérivé: car, il n'est pas l'État réel de la nation, mais une structure externe, seconde, mineure; post-étatique.

                        Ces notions de Contre-Canada et de Contre-Histoire, s appuient donc sur une réalité historique indéniable, puisqu au moment de la conquête existait déjà un Canada sur les bords du Saint-Laurent, qui a reconquis graduellement ses pouvoirs politiques (son État) jusqu'en 1867 où il fut reconnu également (quoique partiellement) par Londres, Tout ce qui a pu restreindre, par la violence armée ou légale, l'apparition d'un État achevé, peut donc littéralement participer de la Contre-Histoire du Canada.

                        Dagenais s'exprime clairement:

                        "Le Canada ayant déjà deux sens: le premier selon sa nature originelle; le second par dérivation (Canada légal); l'équivoque sera complète Si on en ajoute un troisième, celui-là contradictoire, ou contre-nature: Ottawa se comportant comme le Père-Arbitre des Provinces-États qui l'ont engendré; et se prenant tout arbitrairement comme la capitale d'une nation plutôt que celle d'une Confédération plurinationale".

                        On ne saurait mieux dire la base ontologique et historique du Contre-Canada et de la Contre-Histoire.

                                        2- Le discours trudeauiste et la dialectique négative contemporaine.

                        Une analyse rigoureuse du discours trudeauiste (qui se manifeste clairement dans la lettre aux Québécois parue dans les journaux francophones...) nous montre que cette pensée dite libérale est en réalité contradictoire et totalitaire, Sous Sept aspects différents.

            a) Le Canada légal est considéré par M. Elliott-Trudeau comme un tout de réalité première, alors qu'en réalité il est une structure supranationale pour le peuple-État-Québécois.

            b) M. Elliott-Trudeau parle du Canada légal comme d'une substance par rapport à une modalité qui serait le peuple-État Québécois.

            c) Cette attitude implique le primat, dans l'inversion, de la quantité et de l'extériorité dominatrices.

            d) L'histoire du Québec-Bas-Canada et Nouvelle-France est invertie par la Contre-Histoire britannique et externe du Contre-Canada.

            e) M. Trudeau pratique une scission-expulsion des droits collectifs nationaux des Québécois; il prône ainsi un individualisme anti-social, c'est-à-dire contradictoire.

            f) M.Trudeau subordonne la légitimité à la légalité (la non-illégalité),alors que le rapport essentiel se présente à l 'inverse.

g) Enfin, le choix d'un Canada Unitaire (Contre-Canada) reniant une Confédération-Canada (fédéralisme ouvert) est non seulement négateur de la réalité canadienne mais du peuple Français d'Amérique.

                        Après cette analyse de la pensée et du discours de M. Trudeau, Dagenais se demande pourquoi ce dernier vient-il d'insérer son comportement politique en la Contre-Histoire de la force contre le droit, de la violence légale contre la nature des choses ? Cela est bien étrange, en vérité.

                        Dagenais démontre ensuite comment la Confédération se trouve rompue par le coup d'État de M. Trudeau, perpétré à l'automne 1980.

                        Tout au long de cet exposé, l 'auteur marque bien l 'Opposition entre la légalité et la légitimité, l'impossibilité pour la violence, la force matérielle, le droit légal de créer ou de transformer un droit naturel. Une légitimité d'Angleterre n est pas une légitimité québécoise. "Ce n'est pas en Angleterre, en vertu d'une loi anglaise,qu'on peut normalement "dire" la légitimité qui concerne le peuple État-Français d'Amérique".

                        Quant au rôle d'Ottawa concernant une révision constitutionnelle, il ne peut être que subordonné à celui des États Constituants. Car selon la nature des choses, Ottawa correspond à une entité post-étatique, de réalité postérieure ou seconde. Ottawa n'est pas un partenaire égal, mais subordonné. Ce sont les provinces États qui sont les partenaires naturels.

                        Dagenais rappelle ici, que le coup d'État de 1980 a débuté formellement en 1949 " Sans le consentement des provinces, Ottawa se fit accorder par Londres le droit de réviser la partie fédérale de la constitution. "Car cette partie fédérale, appartenant à la totalité du Pacte de 1867, se trouvait rigoureusement subordonnée, quant à sa légitimité, au consentement des provinces-États-Constituants".

                        A l'appui de ces affirmations, (concernant le coup d'état) Dagenais cite plusieurs hommes politiques dont MM Stanfield et Resnick.

Dagenais s'exprime ainsi:

                        "Durant I 'automne 1980, une subversion typique a terminé sa "révolution" à Ottawa. La capitale confédérale (...) se déclare "seule substantiellement compétente" quant à toute la constitution. Processus admirable, n 'est-ce pas ? En 1949, premier mouvement: l'entité post-étatique, la modalité politique commune et postérieure -issue d'une entente constitutionnelle - nie sa dépendance à l'égard de ses géniteurs constituants . La dite modalité se pose égale, se survalorise unilatéralement, quant aux facteurs substantiels dont elle dépend. Or, l'égalité est un processus en cercle ou réversible. Quelque chose va suivre fatalement...

                        "En 1980, deuxième mouvement: I 'entité postérieure - le Canada-Confédération -affirme la dépendance à son égard des Provinces fondatrices. L'entité fondée se pose comme réelle en soi et dévalorise unilatéralement les réalités sociales-politiques qui sont ses propres fondements. il n'y a plus ni égalité ni cercle; mais processus inverti pur et simple." p.107

                                        3- La cinquième voie.

                        Cette dernière partie de 1 'ouvrage de Dagenais exprime une conception globale de la Communauté Internationale où 1 'on retrouve cinq positions possibles: 

            I. D'abord celle d'un absolutisme politique: l'impérialisme par le glaive. L'auteur note avec raison, relativement à cette 1ère voie qu' il serait absurde de constater les effets néfastes de cette position-là ailleurs, mais précisément pas (pudeur extrême) ceux qui persistent sur le territoire national du Québec, Bas-Canada et Nouvelle-France.

            2. L'impérialisme en vertu du système capitaliste. "Il serait trois fois absurde de dénoncer le colonialisme économique ailleurs, sans remarquer la colossale domination mercantile, ou l'exploitation qui sévit chez nous

            3. Impérialisme de fer, invasions ou hégémonies par l'appareil marxiste-léniniste. " Ces militants ici, se demande 1 'auteur, croient-ils qu'un totalitarisme soit, par nature, libérateur" 

            4. La 4è position constitue en fait une sous-position: un mélange (...) d'individualisme national et de collectivisme plurinational. C'est d'après Dagenais, la position de plusieurs democrates sociaux internationalistes ou autres.

            5. La cinquième position est celle de l'indépendance des Nations-États: entités collectives majeures, personnes nationales et corps politiques.

Cette 5è position conduit les fédéralistes européens vers la consolidation d'une "Communauté de l'Europe qui reconnaisse ce qu'elle est, i.e. une "post-structure", plus quantitative, mais moins qualitative: ayant des droits subordonnés, en vertu de certaines délégations issues des États Européens Constituants: lesquels demeurent souverains et indépendants.

            Il s'agit alors d'un fédéralisme ouvert... à la souveraineté de Nations-Sociétés majeures - et à l 'Indépendance des Etats - entités constituantes.

            A l'heure où les Québécoises et québécois vivent les moments les plus décisifs de leur histoire, chacun devrait lire et méditer ce livre qui apporte le support de la raison à nos aspirations les plus profondes.

 

Mise à jour 23 avril 2004

Claude COLLIN