
Nous avons formulé l'hypothèse que le philosophe, lorsqu'il élabore sa science, vit en fait une première expérience qui consiste à observer ce qui lui arrive, à l'interpréter, et à lui donner sens. Il exprimera ce sens dans la formulation d'une conclusion portant sur l'aspect nouveau de la réalité que lui a fait découvrir sa réflexion.
Cependant, la réflexion du philosophe ne s'arrête pas là. En théorie, il est mû par le désir profond d'aller au fond des choses. Il entreprendra donc de questionner sa propre pensée. D'où une seconde étape dans le processus de l'expérience philosophique: celle qui consiste à analyser cette pensée.
Dans la première mise en ordre de sa réflexion, le philosophe rencontre des problèmes de sens: il doit s'orienter en se plaçant "in medias res" ( selon l'expression de Pascal) c'est-à-dire au milieu des choses et de la vie. Au cours de la seconde organisation de sa pensée, il rencontrera des problèmes de signification, puisque l'objet de sa réflexion sera maintenant la parole qu'il devra analyser.
Il est important de noter que l'analyse dont il est question ici, n'est pas celle d'un romancier, d'un homme de théâtre ou d'un savant. Il ne s'agit pas d'analyser un texte en retraçant l'idée principale et les rapports qu'elle peut avoir avec les idées secondaires comme dans une analyse littéraire. Il n'est pas non plus question de faire une analyse linguistique scientifique dans la tradition de Saussure, ou une analyse critique et réductiviste à la manière de Wittgenstein. Nous retenons la distinction faite par Saussure entre la langue et la parole. Nous retenons aussi l'affirmation de Wittgenstein à savoir que "le but de la philosophie est la clarification de la pensée": ce qui, à nos yeux, montre bien l'importance de l'analyse dans l'élaboration de la pensée philosophique.
Encore faut-il que l'analyse en question soit typiquement philosophique, c'est-à-dire une analyse qui cherche à décomposer la parole en tant qu'elle exprime un jugement, une prise de position. Ce que recherche le philosophe, c'est le sens de la parole, c'est-à-dire son rapport avec l'homme qui la dit. En d'autres termes, le problème consiste à déterminer la signification précise de la parole exprimée. Évidemment, cela n'est possible qu'à la condition que la parole soit un énoncé de principe.
Or, un énoncé de principe n'est pas un jugement de fait. Mais le résultat d'une interprétation, d'une explication du fait, d'un événement, d'un phénomène, ou d'une situation. Il exprime au fond une "raison" d'être. Il est une prise de position, un parti pris, une adhésion à une affirmation ou à une négation. Je prends position et je l'exprime parce que je ne veux pas que l'on pense que je pense le contraire. Je l'exprime parce que je crois que cela vaut la peine d'être dit. Cette affirmation ou cette négation m'engage, elle dit quelque chose de moi qui me colle à la peau et que je ne peux taire. D'où l'importance de clarifier la pensée afin de la justifier éventuellement.
Importance de l'analyse philosophique
L'analyse est sans contredit le pivot de l'expérience philosophique achevée: d'une part, elle est indispensable à la compréhension du vécu puisque son rôle est de le clarifier; d'autre part elle conduit nécessairement à la découverte du problème philosophique que comporte toujours une prise de position.
En quoi consiste l'analyse philosophique comme opération mentale?
L'analyse consiste à "diviser" un tout en ses parties les plus simples. Mais elle n'est pas qu'une division, parce qu'un tout n'est pas seulement l'addition de ses parties: le rapport des parties entre elles et avec le tout constitue un élément indispensable au tout, à sa spécificité et à ses propriétés.
Ainsi par exemple en chimie, l'analyse de l'eau consiste à retrouver les éléments (H+O) et le rapport: H est dans un rapport quantifiable avec O, il le double et cet élément est aussi constitutif de l'eau. L'analyse de l'eau doit donc s'écrire H2O.
Si je ne sais pas que l'indice 2 est essentiel à la composition chimique de l'eau, je ne pourrai jamais en faire la synthèse.
De la même façon, dans l'analyse de la formule E=MC2, le signe "=" est d'une extrême importance. Car ce serait tout autre chose que de lui substituer "<" qui signifie "plus petit que" ou ">" qui signifie "plus grand que". Nous n'aurions pas affaire à la même totalité et l'analyse qui ne tiendrait pas compte de cet élément (le rapport) porterait à faux.
Il en va de même pour la pensée. En tant que totalité mentale, la formulation d'une pensée est essentiellement constituée de trois éléments: deux idées ou concepts et un rapport posé entre les deux, lequel indique précisément le véritable sens de la pensée.
Quand le savant analyse des formules mathématiques, il doit tenir compte de tous les éléments dont sont constituées ces formules, y compris les signes indiquant les rapports entre les éléments. Cela va de soi.
Ainsi en est-il du philosophe lorsqu'il analyse une pensée: il doit en trouver tous les éléments, y compris les relations entre les concepts qui jouent un rôle de premier plan dans la constitution de la pensée.
Quelles sont les difficultés propres à ce type d'analyse?
En observant les travaux des étudiants face à cette tâche d'analyser la pensée, nous pouvons remarquer un certain nombre de difficultés.
a) L'une des principales difficultés vient du type de langage utilisé dans la formulation de la pensée que l'on doit analyser.
La pensée ne s'exprime pas toujours en termes philosophiques. Souvent, en effet, il s'agira d'un langage courant (concret) ou d'un langage symbolique (imagé). Il faudra alors transposer ces termes en langage plus abstrait, plus propre au domaine de la philosophie: ce qui constitue une première difficulté.
Par exemple, les propositions suivantes:
1. "Un tien vaut mieux que deux tu l'auras."
2. "Il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué."
3. "Qui veut faire l'ange fait la bête."
4. "Pierre qui roule n'amasse pas mousse."
Le langage courant ou imagé, bien loin d'être plus précis que le langage abstrait, souffre de plusieurs interprétations différentes. Ce qu'il faut alors rechercher dans la transposition, c'est la cohérence.
Exemple d'essai de transposition (recherche des idées):
Que veut dire "un tien" quand on le juge plus valable que "deux tu l'auras"? S'agit-il de "l'avoir" opposé à un double avoir éventuel? S'agit-il d'une possession actuelle plus certaine qu'une possession future qui ne serait au fond qu'une possibilité? S'agit-il de la sécurité par opposition à l'incertitude, au risque du futur?
Il n'est pas facile de découvrir les idées qui sont représentées par des termes symboliques. Le seul terme qui n'est pas symbolique ici est celui qui exprime le rapport: "vaut mieux". On peut être certain qu'il s'agit d'un rapport de supériorité.
On voit que cette partie de l'analyse présente un certain intérêt puisqu'il ne s'agit pas d'une opération purement mathématique, mais qu'elle supporte une certaine souplesse d'interprétation.
b) D'autres difficultés viennent de la complexité de la formulation (syntaxe) de la pensée. Par exemple, elle peut contenir des concepts complexes, ou plusieurs propositions subordonnées.
Exemple d'une pensée exprimée par deux propositions:
"L'intelligence sans la sagesse est mauvaise; mais la sagesse sans l'intelligence est pire encore".
Remarquons que les termes ici sont déjà suffisamment abstraits. Mais ce sont les deux propositions qui forment un tout mental. D'une part on nie la valeur de l'intelligence sans la sagesse et, d'autre part, on nie la valeur de la sagesse sans l'intelligence en soutenant que cette séparation est pire que la première.
Il faudrait donc ramener le tout à une seule proposition pour y voir vraiment clair. (Il y a donc déjà ici un exercice de synthèse nécessaire à la réalisation complète de l'analyse).
De plus, étant donné que les termes sont abstraits, il conviendrait de vérifier leur définition (dans un dictionnaire philosophique ou tout autre bon dictionnaire) pour trouver le sens de cette synthèse nécessaire. Dans la plupart des cas, les concepts sont loin d'être bien définis, et peuvent souvent être pris dans plusieurs sens.
On en viendra à dire que l'intelligence (faculté de résoudre des problèmes ) et la sagesse (le bon jugement), pour être pleinement valables, ne doivent pas être séparées. Si elles le sont, mieux vaut l'intelligence. On établit donc un rapport de supériorité de l'intelligence sur la sagesse.
L'analyse n'est pas une opération mentale facile. C'est pourquoi il existe plusieurs méthodes, allant du commentaire à l'analyse la plus formelle.
Quel est le rôle de l'analyse dans l'apprentissage philosophique?
1. Elle fait découvrir le besoin de clarifier la pensée: ainsi apprend-elle la précision, l'exactitude, la juste signification des mots.
2. Elle apprend à nuancer la pensée.
3. Elle apprend à entrer en profondeur dans la pensée, en mettant en lumière l'importance des concepts (la définition des termes).
4. Elle apprend à découvrir le problème philosophique qui apparaît nécessairement au terme de l'analyse (surtout au moment où l'on cherche à identifier le concept central de la pensée).
Mais cette dernière question mérite d'être traitée à part en raison de son importance, dans le développement de la pensée..
