
La question des opérations mentales est centrale dans une perspective de didactique expérimentale. On se demande comment procède le philosophe lorsqu'il réfléchit à la façon d'un philosophe.Il ne s'agit pas d'envisager cette démarche d'un point de vue purement psychologique (opérations cognitives) ni du point de vue logique (simple appréhension, jugement, raisonnement) où l'on détermine chacune des opérations intellectuelles considérée en elle-même.Dans une perspective de didactique expérimentale, on doit considérer l'activité philosophique comme une démarche mentale qui se structure, un cheminement, un processus où la pensée s'organise dans une visée spécifique. Car, au fond, celui qui s'initie à la philosophie doit vivre le comportement que vit le philosophe lorsqu'il édifie sa science.
De ce point de vue, le point de départ de la réflexion est sans doute la recherche de l'information pertinente à l'objet de la réflexion qui permet de donner un sens. En effet, tout être intelligent cherche à comprendre; c'est le premier besoin culturel de l'homme. Et comprendre, n'est-ce pas tout d'abord donner un sens à la réalité? Or, l'homme donne un sens à la réalité de toute sorte de façon: par la création de mythes, par l'élaboration des connaissances scientifiques, par l'expression artistique, par l'interprétation religieuse, et enfin par la pensée philosophique.
a) Il est important de noter que pour le philosophe, la détermination du sens passe par la recherche du rapport qu'il a avec la réalité.
Prenons quelques exemples.

Imaginons un géologue visitant le Grand Canyon. Les pierres qui se présentent devant lui, les falaises, les strates, n'ont en soi aucun sens. C'est le géologue qui peut remonter le temps et rendre compte que ces roches arrondies, ces falaises où se lisent de multiples strates, ont une histoire. Un jour, ici coulait un fleuve; il peut dater cette époque. Ainsi, il donne un sens au Grand Canyon en élaborant sa science.De même, l'homme primitif devant les montagnes qu'il habite, les steppes qu'il parcourt, les pâturages où poussent toutes sortes d'herbes bienfaisantes, n'ont aucun sens en soi. Il leur donne en sens en attribuant leur existence et leur vertu à des événements qui ont eu lieu avant que le temps existe.La façon pour le philosophe de donner un sens, c'est de rechercher le rapport qu'il a avec la réalité. Ainsi par exemple, le géologue, lorsqu'il élabore sa science, est dans un rapport avec la réalité sur lequel va se pencher le philosophe. Celui-ci cherchera à connaître la nature et les fondements de cette connaissance scientifique. Il pourra même déterminer l'essence de cette science géologique.
De la même façon, le philosophe s'interrogera sur la démarche de l'homme créateur de mythes, pour connaître les fondements de cette connaissance. Donc, la visée du philosophe se résume dans l'intention de donner un sens au rapport que l'homme a avec la réalité.
b) Notons aussi qu'il s'agit de retrouver l'organisation première de la réflexion du philosophe qui élabore sa science. Comment organise-t-il sa réflexion? D'abord en s'ouvrant à la réalité sans préjugé, sans pensée toute faite. Il faut voir d'abord ce qui est, ou bien ce qui se produit: il faut partir des faits. Ensuite, essayer de découvrir le rapport qu'il a avec cette réalité, à travers l'explication pertinente, l'interprétation.
Cette première organisation de la pensée peut se réaliser à partir des données de la philosophie au premier sens du terme, ou à partir des données des différents éléments de la culture, ou à partir d'expérience vécue. (Dans notre méthode didactique, nous avons privilégié ce point de départ afin que la première tâche demandée à l'étudiant ne fasse pas appel à une culture savante -- quoique ce dernier point de départ ne soit pas exclus)
c) d'un point de vue pédagogique nous avons cherché à diviser cette démarche en quelques étapes : une description fidèle du phénomène ou des faits; une interprétation; et enfin une conclusion qui doit avoir la forme d'un énoncé de principe. Cette conclusion exprimera ce que l'étudiant a appris par cette réflexion première: elle est en fait une prise de position qu'il s'agira ensuite d'analyser. Cette façon de procéder, en plus de reproduire ce que fait le philosophe lorsqu'il philosophe, permet à l'étudiant de savoir ce qu'il pense lui-même et comment il élabore lui-même sa propre pensée, c'est-à-dire comment il construit sa conception du monde.
La conception philosophique est sûrement quelque chose de très spécifique (par opposition à la conception scientifique, mythique, religieuse, artistique): elle sera réalisée complètement au terme des trois organisations de la pensée -- ce sera l'expérience philosophique achevée. En un mot, le philosophe, en construisant sa science, se penche sur le sens (en l'occurrence ici,) de ce qui arrive. Il est toujours à l'affût de la recherche du sens et, sans jeu de mots, à la recherche du sens du sens.
La première démarche que nous attribuons au philosophe, si on y songe bien, est à la portée de tout le monde. Chacun peut bien écrire son journal, c'est-à-dire noter les événements de la journée qu'il juge les plus importants; chercher à se les expliquer. ainsi leur donner un sens et oser préciser ce que ces événements lui enseignent. Ce genre de réflexion donne du poids à notre existence, car il nous entraîne à prendre conscience de ce qui nous arrive et nous met sur la voie pour aller au fond des choses. C'est déjà un premier pas vers la sagesse. Nietzsche a d'ailleurs bien noté l'importance de cette première démarche en insistant sur la nécessité de réfléchir sur l'événement
Ce qu'il faut éviter ici, c'est de donner un tour pratique à notre réflexion en la faisant porter sur l'action à faire ou à ne pas faire. Pour pouvoir poursuivre la réflexion il faut que notre attention se porte sur l'explication des faits et non sur la stratégie d'action. Ainsi la conclusion de notre réflexion sur l'événement vécu s'exprimera dans un énoncé de principe qui permettra de poursuivre la réflexion.
