1- Souvent, les habiletés et les opérations intellectuelles que l'on propose comme objectifs dans l'enseignement de la philosophie ne sont pas spécifiques à la philosophie: conceptualiser, analyser, problématiser, critiquer, argumenter, faire un débat etc. tout cela n'a rien de spécifiquement philosophique. Car tout le monde fait cela dans le domaine de la culture où il est engagé.
Conceptualiser? Tout être humain fait cela dès lors qu'il pense et parle. Il n'y a rien là de bien philosophique.
Analyser? Tous les savants font cela constamment dans l'exercice de leur science.
Critiquer? Tous les citoyens payant des taxes, ou s'intéressant à la politique, le font tous les jours. Comme d'ailleurs les savants en édifiant leur science.
Il n'y a rien là de spécifiquement philosophique.
2- Ce qu'il faut préciser, ce sont les habiletés et les opérations mentales que l'étudiant doit pratiquer dans une perspective d'apprentissage philosophique. Ce qui est très différent. Il ne s'agit pas seulement de manipuler des concepts, mais de chercher à comprendre, c'est-à-dire, d'entrer dans l'intimité de la chose, du fait, du devenir de l'être. Pour l'étudiant, la philosophie n'est pas, elle se construit.
Par exemple: il ne s'agit pas d'apprendre à conceptualiser mais d'apprendre à élaborer une compréhension de ce qui est, de ce qui se passe, de ce qui arrive, de ce qui survient, à la façon d'un philosophe, c'est-à-dire dans un esprit philosophique, sous un angle philosophique. Que fait le philosophe d'un point de vue mental? Comment parvient-il à se pencher sur des idées. Il s'agit de quelque chose de complexe comme démarche, quelque chose qui implique plus qu'une simple rationalité figée. Il s'agit du mouvement même de l'esprit qui pense.
Il ne s'agit pas d'analyser un texte, qu'il soit ou non philosophique, mais d'apprendre à analyser la pensée, une pensée, une prise de position, et la sienne propre pour commencer. Sur un plan philosophique, il s'agit alors toujours d'un jugement qu'il faut d'abord analyser pour en apprécier la valeur. Après cela il sera possible d'aller consulter des textes philosophiques qu'il faudra d'ailleurs situer dans leur contexte culturel.
Il ne s'agit pas d'apprendre à critiquer, mais d'apprendre à évaluer la pensée ou telle pensée dans une perspective de vérification ontologique ou épistémologique. (Le défi du didacticien est justement de traduire ces exigences en termes simples, à la portée des étudiants actuels).
3- Dans une telle perspective, l'objectif de cet enseignement s'exprimera de la façon suivante:
A- Les objectifs:
1- être capable de produire et d'exprimer une pensée personnelle structurée (dans un langage adapté aux étudiants cela signifie que leur pensée personnelle est importante, qu'ils doivent avoir confiance dans leur propre capacité de réfléchir et qu'il est possible de structurer leur réflexion etc.)
2- être capable de comprendre la signification d'une pensée, d'une prise de position et de voir le problème qu'elle soulève; (dans un langage adapté aux étudiants, cela signifie que pour ne pas être à la merci de la publicité, de la propagande, des courants de pensée à la mode, ils doivent être capables de découvrir les idées qui composent une pensée ou une prise de position, et de découvrir ainsi le problème qu'elle soulève; c'est la condition de la liberté de la pensée)
3- être capable de faire la vérification de la validité de la théorie justifiant la pensée ou la prise de position; (dans un langage plus simple, il s'agit d'apprendre à aller au fond des choses)
Ce sont là les habiletés que l'apprentissage de la philosophie devrait permettre aux étudiants de maîtriser.
B- Les tâches à réaliser pour atteindre les objectifs: (les activités intellectuelles)
1- la recherche du sens d'une expérience, d'un événement, d'une situation donnée.
2- l'analyse systématique d'une pensée, d'une prise de position
3- la recherche de la justification d'une prise de position.
Ce sont les activités intellectuelles que les étudiants de la philosophie doivent apprendre à faire pour atteindre les objectifs énumérés ci-haut.
Tout cela est typiquement philosophique et ne se retrouve nulle part ailleurs dans les autres domaines de la culture. De plus, tout cela correspond exactement à la capacité des étudiants de cegep, Tout cela fait appel à leur implication personnelle, ce qui est essentiel dans l'enseignement de n'importe quelle matière académique.
Si on veut se situer au niveau des opérations intellectuelles il va de soi que la philosophie doive être considérée non pas comme un corps de connaissances ou de doctrine, mais comme une activité intellectuelle complexe qui permet d'évoluer à partir du concret vers le domaine des idées et des théories justifiant les idées. (Il ne peut donc pas s'agir d'étudier un traité de philosophie serait-ce la logique d'Aristote. Nous sommes alors en plein formalisme. Tous les hommes sont mortels; or Socrate est un homme; donc Socrate est mortel. Puis après?
Non. La philosophie comme activité s'exerce dans tous les domaines mais dans une perspective qui lui est propre, i.e. la recherche du sens, de la signification et des raisons ultimes.
Si l'on comprend bien cela, on peut traduire en termes pédagogiques l'activité philosophique ou plus précisément l'activité philosophante:
a) premier niveau: information (comme point de départ)
b) second niveau: transformation (travail intellectuel préparatoire au travail spécifiquement philosophique)
c) troisième niveau: vérification (travail intellectuel d'évaluation ou de critique)
On pourrait sans doute exprimer de bien d'autres façons les objectifs pertinents de l'enseignement de la philosophie au niveau cegepien.
1- apprendre à organiser sa pensée,
2- apprendre à situer sa réflexion au niveau des idées,
3- apprendre à transposer en concepts formels les concepts du langage courant,
4- apprendre à découvrir les pourquoi des événements, non pas au niveau des faits, mais des explications,
5- apprendre à ne pas demeurer rivé à l'action, mais plutôt s'orienter vers la découverte des principes d'action,
6- avoir une pensée qui ne soit pas close mais ouverte.
Tous ces objectifs sont pertinents car ils relèvent d'une connaissance réelle des étudiants réels auxquels nous avons affaire.
Mais il faut remarquer que si ces objectifs peuvent être atteints par l'exercice de certaines opérations mentales, ils peuvent l'être aussi par une étude systématique des thèmes et des philosophies qui sont contenus habituellement dans les cahiers de notes des professeurs. Mais cet aspect de la formation n'à pas été à ma connaissance étudié systématiquement et d'une façon sérieuse. Cependant une telle étude est possible puisque nous connaissons les contenus de cours (cahiers de notes) et que nous pouvons étudier le rendement des étudiants en fonction de cela. Ce serait quelque chose de tellement intéressant à faire que d'organiser une telle recherche
