Les opérations mentales propres à la philosophie et la formation fondamentale au niveau collégial.

Nous nous interrogeons sur les rapports qui existent entre la formation fondamentale et la philosophie au niveau collégial.

Je dirai tout d'abord un mot de la formation fondamentale avant de parler des opérations mentales propres à la philosophie, qui me semblent jouer un rôle à cet égard.

1- La notion de formation fondamentale

Nous savons que la notion de formation fondamentale, (en d'autres termes les objectifs de l'éducation) comme toute notion, évolue et demeure relative à la culture d'une époque: au fond elle implique toute une philosophie de l'éducation et donc une conception de l'homme et de la société. Ainsi, Luther par exemple au XVIe s. soutenait que la formation à l'économie était fondamentale pour les paysans.

Au temps de Platon et Aristote, la formation fondamentale s'inspirait, pour la première fois dans l'Histoire, d'un humanisme bien caractérisé et se communiquait principalement par l'apprentissage des mathématiques, de la rhétorique et de la philosophie.

Le Moyen Age baptisa cette conception en puisant aux sources du judaïsme et du christianisme: la formation fondamentale était alors assurée par un enseignement moral et religieux qui persista jusqu'à la Renaissance, i.e. jusqu'à la redécouverte de l'humanisme grec.

A notre époque, le développement des sciences et des techniques nous pousse à repenser la question de la formation fondamentale, peut-être dans les termes d'un choix ou d'un nouvel arrangement entre le modèle de Rabelais et celui de Montaigne. Nous devons faire une distinction importante entre les formations générale, professionnelle et fondamentale. Ainsi la formation générale concernerait la formation à travers les principaux éléments de la culture, la formation professionnelle concernerait les apprentissages propres aux métiers.

Il semble que ce que l'on conçoit sous ce terme de formation fondamentale dans le contexte socioculturel du Québec moderne, signifierait une formation qui permet de se réaliser comme personne et membre d'une société, compte tenu de la condition humaine actuelle. On pourrait dire que la formation fondamentale est encore aujourd'hui la reconnaissance de l'aspect humain des choses: c'est-à-dire cette capacité de donner un sens, qui est propre à l'être humain.

Jacques Maritain soulignait un jour cet aspect paradoxal de l'éducation: "ce qui importe le plus dans l'éducation, écrivait-il, n'est pas l'affaire de l'éducation... l'intuition et l'amour ne s'enseignent pas. Il y a des cours de philosophie, mais il n'y a pas de cours de sagesse... la sagesse s'acquiert par l'expérience spirituelle, et quant à la sagesse pratique, il faut dire, avec Aristote, que l'expérience des vieillards est à la fois aussi indémontrable et aussi éclairante que les premiers principes de l'entendement".

 

2- L'apport de la philosophie est-il fondamental?

C'est pourquoi je voudrais retourner la question et demander: ce que la philosophie apporte est-il quelque chose de fondamental quant à la formation de la personne?

Je tenterai de répondre à cette question, non pas en philosophe, mais en enseignant de la philosophie, i.e. en pédagogue, puisqu'il s'agit aussi d'une question pédagogique. C'est pourquoi

je m'inspirerai d'une affirmation de Louis Legrand:

"Il s'agit désormais, écrit le pédagogue français Louis Legrand, (...) d'enseigner plus des méthodes et des schèmes instrumentaux que des connaissances toutes faites, de créer une disponibilité intellectuelle et non de meubler la mémoire"

En ce sens, il faudrait préciser tout d'abord les objectifs spécifiques de l'enseignement de la philosophie considérée comme activité mentale, par opposition aux sciences humaines. Ensuite, chercher à préciser les opérations mentales propres à la philosophie à travers des modèles didactiques.

Cette façon d'envisager la philosophie, est devenue, il me semble, plus pertinente, si l'on tient compte du rôle que jouait la philosophie dans l'ancien système.

On sait qu'un système d'éducation est l'institution qu'invente une société pour maintenir et développer la qualité de sa vie et assurer son avenir. Il est toujours relatif au développement socio-culturel de la société dont il est à la fois reflet et source d'inspiration. Car tous les éléments de la culture sont tributaires les uns des autres et s'influencent mutuellement.

Avant 1965, notre système s'inspirait de l'Humanisme gréco-latin, de la Tradition judéo-chrétienne et de l'enseignement de la doctrine sociale de l'Eglise. Il répondait aux exigences d'une société monolithique, longtemps repliée sur elle-même et qui tardait à entrer dans la Modernité.

Il me semble que le rôle de l'enseignement de la philosophie dans ce contexte, était clair et compris par tous les agents et responsables de l'éducation. L'enseignement de la logique d'Aristote pouvait répondre parfaitement aux exigences des valeurs intellectuelles recherchées et défendues à l'époque; l'enseignement de la métaphysique et de la théodicée cadrait bien avec les croyances religieuses admises et pratiquées par l'ensemble de la société d'alors; et l'enseignement de la philosophie morale, sociale et politique s'inspirait des valeurs reconnues et partagées par la communauté.

On enseignait une philosophie particulière, le thomisme, à l'aide d'un ou deux manuels; il y avait un examen commun qui portait sur les 24 thèses constituant l'armature de la philosophia perennis.

Dans ce contexte, la philosophie jouissait d'un immense prestige, puisqu'elle occupait tout l'espace. Les sciences humaines comportaient l'histoire et la littérature de toutes les époques, en particulier les périodes classiques de la Grèce antique et celle de la Renaissance. On s'arrêtait donc aux racines de la culture occidentale. Les sciences comme les mathématiques, la biologie, la physique, et la chimie étaient alors réduites à leurs éléments les plus simples (qui correspondaient d'ailleurs aux exigences universitaires de l'époque). L'enseignement professionnel et technique relevait d'écoles spécialisées où se donnaient quand même des cours de morale sociale.

On peut mesurer l'ampleur du changement, quand on considère la place qu'occupe l'enseignement des sciences et des techniques dans le système actuel et le peu de temps consacré aux études de l'histoire et des oeuvres classiques.

Bien sûr, nous avions un rattrapage considérable à effectuer dans tous les domaines: tant au niveau de l'accès à l'enseignement, qu'au niveau de l'importance qu'il fallait accorder à l'enseignement des sciences et des techniques.

 

 

 

Dans ces conditions, il est facile de comprendre quel défi les enseignants de la philosophie durent relever à partir de l'instauration des cégeps: car toutes les conditions pédagogiques changeaient brusquement: population étudiante plus jeune, plus nombreuse, programmes fluctuants et indéterminés, méconnaissance du passé culturel de ces nouveaux étudiants; éclatement de la philosophia perennis, disparition de plus en plus évidente de ce qui constituait les bases culturelles de notre civilisation.

Nous eûmes droit à toutes sortes d'essais et d'expériences qui entraînèrent une contestation qui n'a pas vraiment cessé depuis. On reproche à cet enseignement son manque d'unité, et son incohérence.

A mon avis, sans porter un jugement de valeur sur la situation d'ensemble de l'enseignement de la philosophie, il faut remarquer que les conditions pédagogiques se détériorent depuis plusieurs années, malgré les efforts considérables des enseignants. Cependant, en dépit des difficultés causées par le nombre excessif d'étudiants et la variété incroyable des concentrations, il existe du côté des étudiants un avantage certain: celui de n'être pas soumis aux exigences d'une philosophie officielle unique, d'un manuel unique et d'un examen unique. Ils doivent faire face à quatre professeurs différents et donc rencontrer quatre approches différentes. Cela est bien.

Mais le problème est beaucoup plus du côté des enseignants qui doivent suppléer aux carences culturelles des étudiants, en attachant beaucoup d'importance à la perspective historique et scientifique des sciences humaines. Ont-ils raison de le faire?

Quand on étudie les travaux des étudiants de 1987-88-89, par comparaison avec les travaux de ceux des années 70, on remarque l'absence presque totale des dimensions morale, religieuse et sociale, dans les préoccupations des étudiants d'aujourd'hui. Les bases du système ancien n'y sont plus. Par contre, à plusieurs points de vue, les travaux semblent supérieurs à ceux des années 70. Ces étudiants font de meilleures descriptions, argumentent mieux, sont moins dogmatiques, s'interrogent beaucoup, écrivent dans un français supérieur à celui de leurs aînés des années 70.

Il faudrait cependant faire une étude systématique de ces travaux pour vérifier si le niveau a vraiment monté.

En fait, on se fait souvent des illusions sur l'ancien système. Lorsque j'étais en Rhétorique, le professeur de français se plaignait du fait que plusieurs des étudiants faisaient une vingtaine de fautes par page. Les problèmes se ressemblent d'une époque à l'autre. Au fond le talent ne s'enseigne pas. Mozart n'est pas le fruit d'un système d'enseignement. En ce sens, Maritain avait sans doute raison d'affirmer que l'on peut enseigner la philosophie, mais que la sagesse ne s'enseigne pas puisqu'elle est le fruit de l'expérience spirituelle.

C'est ce contexte de défi qui a permis aux professeurs de philosophie du collégial de faire beaucoup de recherches, de produire un nombre considérable d'outils pédagogiques, en un mot de renouveler cet enseignement.

Certaines recherches didactiques permettent d'affirmer que ce que l'enseignement de la philosophie, au niveau collégial, peut apporter de fondamental aux étudiants d'aujourd'hui, c'est essentiellement un esprit , qui s'exprime particulièrement par les trois aptitudes suivantes:

1- Une habileté mentale à chercher le sens des choses, de l'homme, de la femme, et de la vie;

2- Une habileté à penser par soi-même, c'est-à-dire à développer une pensée libre, à échapper aux manipulations médiatiques;

3- Enfin, une tendance à vouloir aller au fond des choses dans la recherche du sens et de ce qui vaut pour l'homme, la femme, et la société.

Ces habiletés qui résultent du modèle didactique, comme nous le verrons plus loin, sont au coeur du comportement que l'étudiant a le plus besoin de développer, non pas pour mieux gagner sa vie et s'intégrer dans la société, mais pour favoriser l'éclosion d'une vie intérieure grandement nécessaire, dans le contexte socioculturel présent.

Seule, la philosophie est en mesure de répondre à ces besoins fondamentaux. De plus, cet enseignement est à la portée de tous les étudiants(tes) de niveau collégial qu'ils soient du professionnel ou du général..

Mise à jour 23 avril 2004

Claude COLLIN