Suite
4- La fragilité du tribut
Il est vrai que l’Amérique perçoit un tribut du reste du monde. On peut penser à un tribut classique : les frais de logement et de nourriture des troupes américaines payés par le Japon et l’Allemagne; la contribution des nombreux pays, même s’ils n’ont pas participé militairement à la guerre du Golfe. Ces tributs ressemblent au « phoros » athénien. On ajoute à cela, l’exportation d’armes et le contrôle des zones pétrolières.
Mais affirme Todd, la plus grande partie du tribut impérial est obtenue par « voies libérales » spontanées. En effet, les achats américains dans le monde sont payés à l’aide d’argent local valant beaucoup moins que le dollar américain. Si bien qu’on peut dire que le rôle économique des ÉU est de produire de la monnaie et non des biens de consommations. (p.106) Ce sont les capitaux étrangers qui affluent aux ÉU . On achète des dollars sous toutes sortes de formes : bons du trésor, obligations privées, actions. C’est ce mouvement du capital financier qui assure l’équilibre de la balance des paiements américains. Car ce sont les capitaux qui permettent aux ÉU d’acheter des biens à l’étranger.
Or, ce mécanisme est instable. Car si les Américains consomment trop et que le flux financier cesse, le dollar s’effondrera. Todd aurait pu ajouter que l’Iraq de Sadam, l’Iran, et d’autres pays du moyen orient que menacent les Américains,
exigeaient d’être payés en Euro. Ils devenaient ainsi des dangers immédiats pour le dollar américain.
Mais il y a plus grave encore selon Todd. Celui-ci pense en effet que « notre servitude volontaire » ne peut se maintenir que si les ÉU nous traitent de façon équitable (p. 119) .Ils doivent nous convaincre que nous sommes tous américains. Malheureusement, on constate un net recul de l’universalisme dans l’Amérique actuelle.
5- Le recul de l’universalisme
Or, « l’une des forces essentielles des empires, principe à la fois de dynamisme et de stabilité, est l’universalisme » (p. 121) Il s’agit là d’une constatation historique. En effet, l’ouverture progressive du droit de cité romaine et d’autre part la fermeture marquée du droit de cité athénienne explique le destin de ces deux empires.
Ici encore, le démographe Todd fait ressortir le rapport étroit entre la structure familiale et le caractère différentialiste ou universaliste des peuples. « Les peuples dont la structure familiale est égalitaire définissant les frères comme équivalents, (Rome,Chine,monde arabe,France) tendent à percevoir les hommes et les peuples en général comme égaux. » (p. 122) « Les peuples qui n’ont pas au niveau familial ces dispositions égalitaires (cas d’Athènes et de l’Allemagne) ne parviennent pas à développer une perception égalitaire des hommes » p. 123. Todd appelle cela une posture différentialiste.
Son analyse du cas anglo-saxon fait ressortir la tension entre différentialisme et universalisme par laquelle il explique la mouvance des attitudes du conquérant et du colonisateur anglo-saxon.
Ce qui me semble plus important, c’est plutôt l’analyse du cas américain. Todd affirme que l’histoire des ÉU peut être lue comme un essai sur le thème d’une fluctuation (p. 127) : la période de l’Indépendance américaine à 1965 étant considérée comme une phase d’ élargissement (universalisme) suivie d’un rétrécissement (différentialisme) de 1965 à nos jours. En d’autres termes, on parle généralement du passage d’une société --« melting pot »--dans laquelle les ingrédients forment un tout, à une autre --« goulash »-- où tous les ingrédients demeurent pleinement eux-mêmes.
On pourrait peut être contester ces phases, mais chose certaine, la « posture » actuelle des Américains est clairement différentialiste non seulement à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur.
En consultant les statistiques on perçoit clairement une régression de l’universalisme américain. Par exemple, la persistance du tabou racial fondamental : les femmes du groupe dominé ne doivent pas être épousées par les hommes du groupe dominant. Les statistiques démontrent une permanence remarquable du problème racial sur ce point. Si l’on ajoute à cela le taux de mortalité infantile à la hausse chez les noirs américains, on voit que l’universalisme à l’interne a reculé considérablement. « La société américaine a retrouvé la structure ternaire qu’elle avait au moment de l’Indépendance, ou lorsque Tocqueville l’analyse au début du XIXe s. : Indiens,Noirs,Blancs.
Quant au recul de l’universalisme à l’externe, il est encore plus évident si l’on considère, par exemple, l’appui inconditionnel de la droite américaine au pouvoir à Israël « qui projette sur le domaine proche oriental la préférence pour l’inégalité » (p.137) et l’injustice. Il y a comme une identification américaine à l’Israël de Sharon. Ce qui fait dire à Todd que le « principe fondamental de l’identification à autrui n’est pas la reconnaissance du bien, mais la reconnaissance de soi à l’autre ». p. 138.
En effet, on retrouve au sein d’Israël une fièvre inégalitaire qui se reconnaît par les écarts allant de moins 2 enfants par femme pour les laïcs à 7 pour les ultraorthodoxes. Dans la même veine, Todd va jusqu’à dire que la communauté juive américaine « vient de sombrer dans le culte inquiétant, pour ne pas dire névrotique, de l’Holocauste ». (p. 140)
Pour résumer le modèle explicatif, Todd s’exprime ainsi : « la mentalité anglo-saxonne a deux caractéristiques : elle a besoin d’exclure pour inclure » et la limite entre les deux n’est pas stable. Il y a des phases d’élargissement et des phases de rétrécissement. (p. 141)
Tout cela étant bien établi, il faut dire qu’un empire différentialiste tend vers sa décomposition. Se prétendre l’empire du bien, être intolérant d’une façon absolue, au moment du déclin de sa puissance économique et militaire réelle sont des signes qui ne trompent pas. On est loin de l’attitude de l’Empire Romain qui sut reconnaître ce qu’il y avait de bon chez les autres peuples (la supériorité philosophique, mathématique, littéraire et artistique de la Grèce.) L’Amérique affaiblie et improductive de l’an 2000 n’est plus tolérante (p. 143); elle sombre déjà dans des guerres théâtrales où elle préfère (signe incontestable de son déclin) s’en prendre au faible plutôt qu’à affronter le fort.
6-Affronter le fort ou attaquer le faible
Au fond, selon Emmanuel Todd, le problème actuel des ÉU est le suivant : stabiliser durablement un équilibre économique impérial sans en avoir réellement les moyens militaires et idéologiques. (p. 147)
Ce problème est le résultat d’un choix qu’ils ont fait vers 1995. La chute du communisme leur a donné l’illusion de la toute puissance. On spécule alors sur une rupture des liens entre régions purement russes.(p.149) laissant entrevoir la possibilité d’une désintégration totale. Les ÉU optent donc pour la solution impériale, qui en fait, est celle de la facilité, croyant que la puissance russe était définitivement morte.
Todd analyse l’histoire récente pour montrer que les ÉU ont réalisé au jour le jour ce qui était le plus facile et renoncé à tout ce qui demandait un investissement important en temps et en énergie.
Pourtant dès 1997, Brzezinski conseillait d’achever la Russie ( The Grand Chessboard, 1997) en annexant l’Ukraine afin d’établir une domination asymétrique des ÉU en Eurasie. Il recommandait une ligne conciliatrice avec toutes les nations sauf avec la Russie. Même il fallait selon lui respecter le tandem franco-allemand en tant que joueur stratégique majeure. (p.153) Tant que l’Europe et le Japon se satisfont du leadership américain, l’empire est invulnérable, selon Brzezinski. Coincée entre l’Europe et le Japon, coupée de la Chine et de l’Iran, la Russie perdrait effectivement tout moyen d’action en Eurasie. (p.153)
Mais contrairement à cette ligne de conduite, l’Amérique humilie ses alliés européens par son action unilatérale, méprise le Japon dont l’économie est présentée comme attardée et généralise son conflit avec le monde musulman par son soutien indéfectible à Israël.(p.154) C’est ainsi que pour affirmer leur rôle principal, les ÉU n’ont d’autres choix que de maltraiter les petites puissances. Car ils sont trop faibles militairement, économiquement, et idéologiquement, pour affronter autre chose que des nains militaires. (p.155) sans défense anti-aérienne. C’est ainsi qu’il font du monde musulman leur cible favorite, puisque ce monde est le plus faible du point de vue militaire. (Il est par nature affirme Todd, l’agneau du sacrifice, p. 166).
Sur le plan idéologique, il y a avec le monde arabe une opposition « de type viscéral, primitif, anthropologique » (p.159) qui va bien au-delà de l’opposition religieuse. Les systèmes anglo-saxon et arabe sont en opposition absolue. Le statut de la femme, les conceptions de la famille (la famille arabe, patrilinéaire, étendue, dominatrice de la femme est à l’opposé de la famille américaine individualiste, nucléaire, assurant une position élevée à la femme). L’Amérique peut donc mettre en opposition son féminisme pour rallier facilement l’ opinion publique.
Mais ce qui semble le plus dangereux pour les ÉU c’est que, en dépit de ce spectacle de la guerre théâtrale, l’Eurasie cherche son équilibre sans eux. On le voit bien par le retour en force de la Russie.
7- Le retour de la Russie
Tous ces indices qui annoncent la décomposition de l’Empire américain sont étroitement reliés, mais les plus décisifs semble-t-il, sont les deux suivants : le retour de la Russie et l’émancipation de l’Europe. Ici, les statistiques sont significatives. En 2001, la Russie et les ÉU ont échangé pour 10 milliards d’euros de biens, la Russie et l’Union Européenne pour 75 milliards, soit 7.5 fois plus. Ainsi, la Russie propose « implicitement à l’Europe un contrepoids à l’influence américaine sur le plan militaire et la sécurité de ses approvisionnements énergétiques » (170) et n’oublions pas que l’UE est la première puissance industrielle du monde. (p.170). Dans ces conditions, le rapprochement entre l’Europe et la Russie est inévitable. D’autant plus que l’affaiblissement de la Russie tenté par les ÉU (par exemple en Tchétchénie) p.176, ne semble pas très bien réussir. Et leur déficit commercial avec l’Ukraine indique bien leur faiblesse économique. On voit déjà que les ÉU ne sont plus qu’une puissance comme les autres, qui a immensément besoin des autres alors que l’UE et la Russie peuvent très bien se passer d’eux. « Tout ce que peut faire l’Amérique, c’est donner l’illusion de la puissance financière à travers le contrôle politique et idéologique du Fonds monétaire international et de la banque mondiale, deux institutions dont, soit dit en passant, la Russie, elle, peut désormais se passer, grâce à ses excédents commerciaux. » (p. 188-9). Si l’on met de côté ses exportations militaires et quelques ordinateurs, les ÉU n’ont pas grand-chose à proposer pour l’Union Européenne).(p.188) Et la Russie peut très bien assurer l’approvisionnement énergétique nécessaire. En résumé, le rapprochement entre l’UE et la Russie est déjà en train de se réaliser, sans les ÉU, comme on a pu le constater lors des rencontres du Conseil de Sécurité, relativement à l’agression anglo-américaine contre l’Iraq. Peut-être l’attitude américaine à ce moment, immédiatement après le 11 septembre, fut-elle un déclencheur quant au choix des Européens concernant leur avenir. Le chapitre suivant du livre de Todd est non seulement des plus passionnants mais aussi très éclairant sur ce sujet.
8- L’émancipation de l’Europe
Todd s’exprime de la façon suivante : « La guerre américaine contre le terrorisme, brutale et inefficace dans ses méthodes, obscure dans ses buts réels, a fini par être le révélateur d’un véritable antagonisme entre l’Europe et l’Amérique. La dénonciation inlassable d’un -axe du mal-, le soutien constant à Israël, le mépris des Palestiniens, ont progressivement changé la perception européenne des ÉU. Jusque là facteur de paix, l’Amérique devenait fauteur de trouble. Les Européens, longtemps enfants loyaux d’une puissance paternelle respectée, ont fini par soupçonner l’autorité suprême d’une irresponsabilité peut-être dangereuse. Et l’on a vu l’impensable se produire, l’émergence progressive (…) d’une sensibilité internationale commune aux Français, aux Allemands et aux Britanniques. » (p.195). Laquelle s’est manifestée spontanément « dans la rue » de ces trois pays.
On peut donc dire que maintenant deux options s’offrent aux Européens : intégration à l’empire américain ou indépendance.
Or, « ce que l’Amérique propose désormais, ce n’est plus la protection de la démocratie libérale, c’est plus d’argent et plus de pouvoir pour ceux qui sont déjà les plus riches et les plus puissants » p.199 Et le plus intrigant, c’est qu’on ne peut savoir si les dirigeants européens ont choisi entre les deux options. Mais l’euro agit déjà tout seul contre les Etats-Unis, par sa baisse au début -qui apportait une protection aux produits européens-- et par sa hausse ultérieure --qui amena Bush à établir des tarifs protecteurs--.
Si bien qu’on peut analyser les options de la façon suivante :
a) l’intégration impériale impliquerait pour la classe aisée européenne, un enterrement de la nation et un mariage impérial. Or, il existe une véritable spoliation des Européens aisés par Wall Street, une europhobie, un véritable regain de différentialisme à l’égard des Européens et des Japonais.
b) l’émancipation résulterait de la puissance économique objective du continent. Et la reconnaissance des valeurs différentes de celles de l’Amérique.
On peut donc dire qu’existe la possibilité d’un choix. Mais à tout considérer, il existe aussi un conflit de civilisation entre les ÉU et l’UE qui pèsera lourd dans ce choix ultime. On n’a qu’à regarder de plus près les enjeux pour s’en rendre compte.
D’une part l’Europe est dominée par les valeurs d’agnosticisme, de paix et d’équilibre économique, étrangères à la société Américaine, qui se sont façonnées par une longue histoire. (il faudrait citer complètement ces belles pages de Todd à ce sujet (pp.202-3-4-) Selon Todd, le processus même de constitution des sociétés est très différent en raison de leur histoire respective.
L’Amérique est gavée de phraséologie religieuse, alors que la peine de mort y est un fait de routine et que le taux d’homicide est 7 fois supérieur à celui de l’Europe. Les différences culturelles sont énormes entre Européens et Américains… comme leur philosophie de la société. Todd peut écrire avec raison : « l’exportation par les ÉU de leur modèle spécifique de capitalisme dérégulé constitue une menace pour les sociétés européennes. » p.205.
Enfin si l’on ajoute à cela la puissance économique européenne où la présence américaine devient de plus en plus marginale, on comprend mieux que l’émancipation va pratiquement dans le sens du processus historique en marche.
L’intérêt stratégique à long terme de l’Europe est la paix, puisqu’elle n’a pas de problème particulier avec le monde extérieur. Ce qui lui interdit l’intégration impériale américaine.
Conclusion
La thèse d’Emmanuel Todd à savoir que l’empire américain s’achemine vers une décomposition inévitable et que les ÉU sont devenus un problème mondial que doivent gérer les autres grandes démocraties, n’est pas seulement plausible. Elle repose sur des données démographiques vérifiables, extrêmement intéressantes. (12 tableaux allant de la fécondité dans le monde aux échanges commerciaux de la Turquie, de la Pologne et du Royaume-Uni.)
On peut dire que la méthode de l’auteur est excellente. Elle a permis, fait étonnant, de démontrer comment l’éducation est un moteur de l’histoire plus important que l’économie. Que la régionalisation de la planète est inévitable et toute naturelle.
Le modèle explicatif qu’a construit Todd à partir de ces données est éclairant. Si chaque indice avancé peut, à la rigueur, être contestable, on peut dire que l’ensemble est très convaincant.
On peut être d’accord avec Todd pour dire que l’Histoire a un sens, qu’on peut en préciser et prévoir certains jalons. Que ce déterminisme historique n’est sans doute pas absolu mais qu’il permet de préciser ce qui relève de la volonté humaine et les lignes de vie qu’elle choisit.
On peut entrevoir une planète faite de démocraties libérales constituées en régions, respectueuses de valeurs humaines partagées, et destinées à un avenir pacifique. Il est possible de faire obstacle aux oligarchies et ainsi permettre la vision d’un monde dans lequel il fera bon vivre, en évitant de succomber aux tentations d’oligarchies.
