Compte rendu
par Claude Collin
Emmanuel Todd, « Après l’Empire, essai sur la décomposition du système américain, » Gallimard, 2002
Ce livre d’Emmanuel Todd a pour objet l’évolution
géopolitique de la planète. Son thème principal est le déclin de
l’empire américain, devenu aujourd’hui un problème international. Ce
qui fait son originalité est sans doute l’usage que fait l’auteur des
ressources de la science démographique : il sait faire appel à des
concepts et des idées plus larges pour éclairer les faits et dégager
ainsi une grande cohérence qui n’est pas étrangère à l’intérêt soutenu
qu’éprouve le lecteur tout au long du livre.
Nous présenterons tout d’abord sa méthode, nous exposerons ensuite sa thèse et enfin nous étudierons le modèle explicatif de sa théorie.
A- L’approche démographique d’Emmanuel Todd.
1- Contrairement à Jean Ziegler (Les
nouveaux maîtres du monde, 2002)
qui identifie, analyse et critique l’idéologie de la mondialisation, à
la manière d’un philosophe très au fait des plus récentes données
sociologiques et économiques , Emmanuel Todd puise dans son expérience
d’historien et de démographe. Il interprète des données statistiques
révélatrices de plusieurs aspects du monde contemporain qui échappent
à l’ observation superficielle. Le résultat est parfois étonnant, car
il ouvre des perspectives nouvelles qui favorisent une meilleure
compréhension de l’évolution de la planète.
2- Emmanuel Todd a une approche différente aussi d’autres analystes contemporains comme, nommément, Noam Chomsky « L’An 501, » (1995) qui fait la critique de la conquête anglo-saxonne au cours des cinq derniers siècles, à travers une abondance de faits historiques. Il diffère aussi de Peter Scowen « Le livre noir des américains, » (2002) qui relève l’historique des points noirs de la politique extérieure des Etats-Unis.
3- Aspect surprenant de sa démarche, outre les paramètres démographiques auxquels il a souvent recours, Todd cherche à comprendre l’évolution des Etats-Unis à partir de la pensée des principaux théoriciens américains comme Brzezinski, Paul Kennedy, Huntington, Kissinger, Robert Gilpin et Fukuyama. Il perçoit, à travers leurs écrits, « une représentation inquiète de la force des É-U, dont le pouvoir sur le monde apparaît fragile et menacé. »(p.16)
Par exemple, Paul Kennedy (1988) met l’accent sur la surextension du système américain découlant d’une diminution de sa puissance économique. Huntington interprète les conflits actuels comme un choc de civilisation EST-OUEST, une confrontation entre l’Islam et la Chrétienté. Il va jusqu’à contester l’universalisation de la langue anglaise.
Todd s’inspire aussi fortement de l’étude de Robert Gilpin (Global Political Economy,2001) qui présente la faiblesse du système économique et financier américain comme étant à la merci d’une régionalisation de la planète. « Si l’Europe et le Japon organisent chacun de leur côté leurs zones d’influence, ils rendront inutile l’existence d’un centre américain du monde. » (p.17) D’autant plus que, selon Brzezinski, les ÉU eux-mêmes sont physiquement isolés dans leur nouveau monde.
4-Mais le plus original dans la prise de position de Todd se trouve dans la critique qu’il fait de la théorie de la fin de l’Histoire de Fukuyama.(« La fin de l’Histoire et le dernier homme, 1992 » ). Selon cette théorie, la démocratie libérale est une forme universelle de gouvernement et tous les peuples cheminent naturellement vers cet état. En intégrant à sa vision la loi de Michael Doyle (« Kant ,liberal legacies and foreign policy, »1983) qui affirme l’impossibilité de la guerre entre les démocraties, on aboutit à une paix perpétuelle. En effet, le pouvoir contrôlé par une population d’un niveau ’instruction élevé et d’une qualité de vie satisfaisante est incapable de déclarer une guerre majeure. D’où le paradoxe suivant : « si la démocratie triomphe partout, les ÉU deviennent, en tant que puissance militaire, inutiles au monde et devront se résigner à n’être qu’une démocratie parmi d’autres. » p. 21. Et c’est bien ce qui inquiète les ÉU. « L’Amérique a peur de l’isolement dans un monde qui n’a plus besoin d’elle » p. 22. La période de 1945 à 1990 est terminée, où la présence américaine fut essentielle à la paix du monde et à son développement économique. Graduellement de 1970 à nos jours, le déficit américain n’a cessé de grandir et pendant ce temps le monde « en cours de stabilisation éducative, démographique et démocratique, était sur le point de découvrir qu’il peut se passer de l’Amérique pendant que celle-ci découvre qu’elle ne peut se passer du monde. »p.25
Le problème devient donc le suivant : « comment gérer une superpuissance économiquement dépendante mais politiquement inutile? Il s’agit là d’une faiblesse profonde qui pourra inspirer un détournement du rôle pacificateur de l’Amérique vers une fonction prédatrice. Ainsi les ÉU deviennent-ils un problème international. Ce qui contredit dans les faits la théorie de Fukuyama, à savoir que l’universalisation de la démocratie annonce la fin de l’Histoire.
B- La thèse
Or, la faiblesse de la théorie de Fukuyama, selon Emmanuel Todd, réside dans le fait qu’il néglige le facteur éducatif comme moteur central de l’Histoire. (p.27) On ne peut déduire une fin de l’histoire à partir d’une généralisation de la démocratie libérale. « Car, affirme Todd, une telle conclusion présuppose que cette forme politique est stable sinon parfaite. Mais la démocratie n’est que la superstructure politique d’une étape culturelle » p.27 celle de l’alphabétisation. Or, l’éducation supérieure réintroduit dans les mentalités la notion d’inégalité qui fait que les « éduqués supérieurs » finissent par croire qu’ils le sont vraiment et supportent de plus en plus mal le suffrage universel : une telle démocratie tend vers l’oligarchie. Todd note justement le retour au monde d’Aristote, dans lequel l’oligarchie pouvait succéder à la démocratie. »p.28
C’est pourquoi l’objectif des ÉU n’est plus de défendre la démocratie libérale mais de contrôler politiquement les ressources mondiales. Ce qui constitue un objectif inaccessible parce que démesuré : la Russie, l’Europe et le Japon sans compter la Chine et l’Asie sont des obstacles insurmontables avec lesquels il faut désormais négocier et le plus souvent plier. Les ÉU ne peuvent rester qu’un centre symbolique du monde, et c’est pourquoi nous assistons au développement d’un militarisme théâtral. Voilà la thèse que cherche à développer Emmanuel Todd dans son livre. On peut dire qu’il y réussit très bien.
Tout le livre, à partir de cette prise de position, présente le développement d’un modèle explicatif aboutissant à ce paradoxe : les ÉU autrefois indispensables au monde, sont devenus un problème mondial que les grandes démocraties doivent gérer au mieux. L’empire américain, une décennie après l’empire soviétique, se désagrège et devient une puissance parmi d’autres. Il est réduit à un militarisme théâtral qui comprend trois éléments :
1- Ne jamais résoudre définitivement un problème, pour justifier une action militaire indéfinie;
2- attaquer les micro puissances, comme l’Iraq, l’Iran,la Corée du Nord, Cuba pour retarder la prise de conscience des puissances majeures comme la Russie, l’Europe, le Japon et la Chine;
3- développer des armes nouvelles pour impressionner la galerie dans une course aux armements qui ne doit jamais cesser.
C- Le Modèle explicatif
Mais comment E.Todd peut-il justifier cette vision pour le moins surprenante, au moment où l’Amérique brave avec arrogance le Conseil de Sécurité de l’ONU et impose ses vues à tant de pays? Todd a recours à l’analyse des principaux paramètres démographiques pour éclairer cette question fondamentale. Il découvre ainsi un grand nombre d’indices formant un modèle explicatif convaincant. Le premier de ces signes apparaît dans le mythe du terrorisme utilisé par les ÉU pour justifier ses guerres actuelles.
1 -
Le mythe du terrorisme
Selon Emmanuel Todd, si l’on se penche sur les principaux paramètres démographiques, c’est-à-dire l’alphabétisation de masse et le taux de natalité, on se rend compte que la notion de terrorisme est un mythe qui n’est utile qu’à l’Amérique dans la mesure où celle-ci a besoin d’un Ancien Monde enflammé pour se donner l’illusion d’être le centre du monde.
Todd admet que « la représentation d’un monde ravagé par la violence (comme on peut voir tous les jours à la télévision) favorise une vision spécifique de l’Histoire : celle d’une régression. » p.36 Cette régression ne peut, selon l’auteur, s’expliquer totalement par la réalité économique. (Contrairement à la pensée commune et surtout à la théorie de Fukuyama). Elle ne se comprend bien que dans le contexte de la formidable progression culturelle du monde actuel (qui ne se complètera que vers 2030) mais dont on peut mesurer déjà les conséquences nécessaires.
Par exemple, les conséquences de l’éducation sont innombrables. p39. D’abord elle permet à l’individu de contrôler son environnement matériel. C’est parce qu’il sait lire et écrire que le tiers monde est « exploitable ». Même les mouvements de migration s’expliquent par le désir naissant de l’individu d’améliorer sa situation.
De plus, lorsque les hommes et les femmes savent lire et écrire, ils commencent à contrôler leur fécondité. En 1980, l’indice mondial de fécondité était de 3.7 par femme. En 2001 il était de 2.8. À ce rythme, la population mondiale sera stationnaire vers 2050. Todd dresse un tableau de la fécondité des principaux pays dans le monde. Fait surprenant, on voit que le monde musulman, en tant qu’entité démographique, n’existe pas. Car la dispersion des taux dans plusieurs pays arabes est maximale allant de 2 enfants à 7.5. Il n’y a donc pas de correspondance avec l’Islam.
Un autre aspect remarquable de la révolution culturelle réside dans le fait qu’elle s’accompagne la plupart du temps d’une explosion de violence idéologique que Todd appelle crise de transition. Ce phénomène n’est pas le fait du seul tiers-monde. Il s’est manifesté en Europe : l’Angleterre décapite son roi en 1649, la France en 1789, la Russie en 1917. Au nom de Dieu on s’est entretué en Angleterre au XVII è s. « Le Djihad au nom d’Allah des années récentes n’est pas, dans toutes ses dimensions, d’une nature différente. (…) La violence, la frénésie religieuse ne sont que temporaires. » p. 46
On peut donc admettre la séquence suivante : alphabétisation-révolution-baisse de natalité. Elle constitue un aspect important d’une conception de l’Histoire.
Dans cette optique, E. Todd a bien raison de soutenir que la notion de terrorisme est une illusion qui ne sert bien que ceux qui l’ont inventée.
Mais l’alphabétisation des masses comporte aussi d’autres conséquences qu’il est important d’examiner. C’est ce que fait l’auteur en introduisant l’idée de « la menace démocratique. »
2- La grande menace démocratique
Parmi les conséquences de l’alphabétisation, il faut considérer la montée de l’individualisme qui finit par s’exprimer dans la sphère politique. Les individus rendus conscients et égaux par l’alphabétisation ne peuvent être indéfiniment gouvernés de façon autoritaire. C’était déjà l’avis de Condorcet (Esquisse d’un tableau historique du progrès humain,1793) et de Tocqueville.
Nous devons donc être d’accord avec Todd pour croire que cette position est plus conforme à la pensée de Hegel que celle de Fukuyama qui lui, s’attarde sur l’économisme pour expliquer le progrès. p.60. Elle explique bien d’ailleurs la multiplication des démocraties en Europe de l’est, en Amérique latine, en Iran. « La floraison des systèmes électoraux pluralistes (à plusieurs partis) ne peut s’expliquer par la prospérité croissante du monde ».p.60. C’est pourquoi Todd, tout en croyant à l’unification éventuelle du monde par l’accession généralisée à la démocratie, doute d’une convergence absolue. p.61. Selon lui, il existe des sous-types démocratiques distincts, que l’hypothèse familiale explique bien.
Par exemple, le libéralisme anglo-saxon s’expliquerait par l’idéal d’indépendance mutuelle des membres de la famille anglaise; la doctrine universelle de la liberté et de l’égalité serait inspirée par l’interaction entre parents et enfants de la famille française; l’idéologie russe égalitaire mais autoritaire refléterait le rapport des moujiks russes qui conservaient leur autorité parentale jusqu’à leur propre mort; en Allemagne, les valeurs autoritaires et inégalitaires expliqueraient la montée du nazisme. Enfin, la structure familiale arabo-musulmane égalitaire et communautaire expliquerait la difficulté qu’éprouvent ces nations à se coaguler en étatisme.
Tout cela pour dire que tous les pays sont en route vers des démocraties libérales et qu’après une certaine phase de modernisation, les sociétés s’apaisent et trouvent une forme de gouvernement non totalitaire acceptée par la majorité de la population. Il n’est pas nécessaire que le modèle sociopolitique soit le même. On peut même avancer « qu’un monde planétaire alphabétisé ayant atteint un état démographique planétaire aurait une tendance à la paix qui élargirait à la planète l’histoire récente de l’Europe. » p.72 Ce serait le triomphe de la théorie des Nations Unies. L’Ancien Monde tend vers la paix, il n’a plus besoin des ÉU et si ceux-ci sont devenus prédateurs et menaçants le rôle de la Russie se renverse.
Donc, à l’illusion terroriste s’ajoute le fait que les démocraties sont un immense obstacle à l’hégémonie américaine. Mais il y a d’autres raisons qui apparaissent mieux si l’on se penche sur la dimension impériale qui fait d’ailleurs l’objet des trois chapitres suivants. É. Todd fait tout d’abord la description de l’évolution impériale des ÉU, il expose ensuite la fragilité du tribut impérial et enfin, il explique le recul de l’universalisme en Amérique.
3- La dimension impériale
Il peut être utile de comparer les grands empires et leur évolution.
Aussi, dans ce chapitre, Todd met en évidence les similarités et les dissemblances qui existent entre les empires athénien et romain avec l’empire américain. Comme les Athéniens, les ÉU d’après la Seconde Grande Guerre (1945) ont fondé leur ligue de Délos qui fut l’OTAN, et comme les Romains ils finirent par étendre leur protectorat (Japon et Allemagne). Quant à l’évolution « impériale » de l’économie « elle n’est pas sans rappeler celle de Rome (…) où le déficit commercial des ÉU doit être qualifié (…) de prélèvement impérial. La société américaine est devenue l’État de la planète, (…) un état improductif et consommateur. » p.88 . L’industrie et la classe ouvrière américaines ont été atteintes par l’afflux de produits venant de l’étranger, entraînant une paupérisation parfois absolue. Cette mutation de l’économie « tend à transformer les strates supérieures de la société américaine en strates supérieures d’une société impériale dépassant le cadre de la nation. (p.89)
Les ÉU ont eu à choisir vers 1995-2000 entre une économie nationale autosuffisante et démocratique et une économie dépendante et oligarchique. Ils ont choisi la seconde en raison du redressement de la Russie.
Se basant sur les caractéristiques d’un empire, Todd affirme que vers 2050 il n’y aura pas d’empire américain, « puisque deux types de ressources impériales font défaut à l’Amérique : son pouvoir de contrainte militaire (…) et son universalisme idéologique (qui est) en déclin » p.96. Les deux chapitres suivants examineront ces déficits.
