LES VALEURS SPIRITUELLES
DANS NOTRE SOCIÉTÉ
par Jamil Hadda
Il est facile de remarquer, dans le monde occidental, un certain déclin des valeurs et des activités spirituelles au profit des valeurs ou des nécessités matérielles. Toute réflexion sur la situation de l'homme d'aujourd'hui réfère, directement ou indirectement, au rapport entre ces deux ordres de valeurs et l'on déplore l'étiolement des finalités relatives à ce qui est propre et essentiel de l'Homme, à ce qui est censé donner à sa vie un sens et une raison d'être.
Que l'on s'interroge sur le mode de vie des gens, sur ce qui les occupe et les préoccupe, sur la satisfaction qu'ils tirent de leur travail, sur ce par quoi ils s'affirment et ce en quoi ils se valorisent; sur la façon dont ils occupent leurs loisirs; que l'on envisage leurs rêves, leurs aspirations, l'idéal de vie qu'ils recherchent pour eux ou qu'ils projettent pour leurs enfants; que l'on pense à l'idéal de l'enseignement et à l'intérêt pour les activités culturelles, que l'on observe la vie spirituelle et religieuse de la majorité (les gens, même leur vie affective... et l'on ne petit s'empêcher de se poser des questions sur la vie intérieure de l'homme et sur les valeurs spirituelles.
Notre société n'est pas la seule à susciter de telles questions, mais les questions soulevées par notre société ont un caractère plus paradoxal et plus inquiétant, étant donné les conditions économiques, sociales et culturelles qui lui sont propres, en comparaison avec la société d'hier et les sociétés sous-développées ou en voie de développement.
Il ne s'agit pas de méditer de façon générale sur les fondements de valeurs spirituelles ou d'analyser le rapport des forces spirituelles et des conditions matérielles dans l'Histoire, ni de faire une comparaison critique entre civilisations. Notre approche est modeste nous abordons l'homme de notre société, l'homme ordinaire dans sa vie quotidienne, dans sa réalité psychologique et morale : quel est le ressort moral des individus? Quelle est la part de l'esprit dans leur vie et dans l'idée qu'ils se font du bonheur?
Les faits observés : la vie courante
La simple observation nous révèle que dans tous les domaines de la vie des individus, les valeurs spirituelles, quand elles ne sont pas absentes, passent au second rang, sauf pour une minorité, peu représentative, laquelle semble vivre à contre courant de l'ensemble.
Les jeunes sont élevés dès l'enfance dans un monde qui leur épargne de rechercher au-delà du vécu immédiat. Leur imagination et leur intelligence se développent dans le sens de l'utilité pratique ou de la fiction. L'enfant grandit dans un monde artificiel qui le dispense de s'interroger sur le sens des événements et des choses.
Les études sont orientées vers le choix d'une carrière ou d'une profession en fonction du marché du travail. La connaissance pour la connaissance, la création artistique ou littéraire pour le dépassement de soi et non pour le simple divertissement, le travail ordinaire pour la réalisation d'un idéal de caractère moral ou spirituel.., de telles activités ne font pas partie des priorités de l'école.
Dans le domaine du travail, on s'aperçoit encore plus de la primauté des valeurs pratiques. Le travail industriel est technicisé et dépersonnalisé, non seulement au niveau de l'exécution (travail morcelé, répétitif), mais aussi au niveau de la conception. Ce qui commande c'est la finalité de l'entreprise, ce sont les exigences de la production de masse. Les secteurs des services - secteur privé et secteur public - ainsi que celui des professions libérales, n'échappent pas à cette orientation. Partout c'est l'efficacité, l'habileté technique, les bonnes relations dites industrielles, la conformité aux exigences bureaucratiques... qu'il faut développer pour être bien placé dans l'entreprise et dans la société et pour trouver sa propre satisfaction.
Ces qualités deviennent des valeurs et prennent toute l'importance dans la vie des gens. Des cours sont dispensés pour "former" la personnalité dans le sens des relations des affaires. D'autres, pour étudier scientifiquement le mécanisme du marché afin d'agir efficacement sur la psychologie des gens. De nos jours, on compte sur l'ordinateur non seulement pour effectuer des opérations complexes, mais également pour produire des interprétations et des décisions.
L'esprit qui régit les relations au travail impose sa marque sur les relations sociales en dehors du travail. Celles-ci se ramènent à des relations de droits et d'intérêts matériels, d'échange marchand régi par un esprit de calcul, d'investissement lucratif, relations honnêtes et justes dans l'ensemble mais dépourvus de gratuité, de communication personnelle, d'ouverture à autrui et à d'autres valeurs. Le temps passé avec les autres est presque compté et évalué selon la rémunération au travail. La valeur des objets est confondue avec leur valeur marchande. La valeur des gens est déterminée par leur fonction, par leur "solvabilité", par leur capacité à investir ou à acquérir des biens.
À l'échelle de la société, la valeur d'une fonction est déterminée par la psychologie des affaires et les valeurs de consommation. À titre d'exemple, un savant qui, par sa science, contribue le plus à l'avancement de l'humanité, à la réalisation des conditions mêmes du bien-être de la société, est bien moins apprécié, "honoré", rémunéré, qu'une vedette du sport ou de la chanson. De même, il est moins rémunéré qu'un chef d'entreprise ordinaire. Us artistes, les poètes, dans la mesure où, par leur vision, leur intuition, leur sensibilité, touchent aux dimensions existentielles de la vie, appartiennent à un monde à part. Au lieu d'inspirer les sciences de l'homme ils représentent pour celles-ci une certaine forme de marginalité. La philosophie est perçue comme une entreprise vaine et inutile, réservée à un petit nombre de personnes qui auraient choisi de passer leur vie à trouver des problèmes là où les autres n'en trouvent pas. Le message religieux reste également loin des préoccupations quotidiennes des gens. Les représentants de la religion sont souvent associés à des fonctions sociales et psychologiques.
Les liens existentiels
La nature est matière de transformation et d'exploitation pour les commodités techniques et économiques. Le temps est rarement considéré dans sa dimension existentielle. Pour la plupart, il constitue une succession de périodes de travail ou de moments d'échéance d'obligations financières ou d'acquisitions, ou bien il reflète tout simplement le rythme d'une vie "végétative", sans soucis.
La famille est généralement perçue dans ses aspects négatifs (le rapports de dépendance ou d'intérêts divergents. Elle est presque dépouillée de richesses affectives essentielles qui lui sont propres et de la joie qu'elle procure comme foyer de chaleur humaine.
La relation du couple est cautionnée par des garanties de sécurité préalables à une séparation éventuelle. L'amitié est rarement recherchée comme valeur en soi. L'échange gratuit, désintéressé et l'affinité des sentiments et des valeurs sont souvent limités à des relations de couple ou ils sont supplantés par les relations utilitaires, relations "civilisées" certes, mais impersonnelles et superficielles.
L'amour comme passion est vécu dans son aspect égoïsme plus que dans son aspect générosité et épanouissement de soi. Comme passion, l'amour absorbe les autres dimensions (le la vie affective. La relation amoureuse garde, dans la plupart des cas, un caractère fermé de relation de sécurité.
L'attitude à l'égard de la mort révèle de façon spéciale l'affaiblissement des sentiments existentiels. Elle fait penser à la sagesse stoïcienne selon laquelle la mort est un phénomène naturel qui ne devrait pas nous troubler outre mesure. Sauf que notre "sagesse" est plutôt pragmatique. Les cérémonies funéraires servent d'occasion aux gens pour se rencontrer, pour renouer les liens que leurs occupations les ont empêchés de maintenir. Pendant ces cérémonies, on parle de tout, mais on pense peu à la mort ou au défunt.
En somme, les préoccupations pratiques de la vie quotidienne détournent les consciences de l'appréciation des richesses morales, spirituelles et esthétiques de la vie. Elles détournent les esprits de l'étonnement devant les mystères de l'existence : mystères de la nature, de l'univers, de la création, de la mort, devant les mystères de la pensée, de la conscience...
Les activités culturelles
C'est dans les activités culturelles que l'on s'attend à déceler les préoccupations spirituelles. Notre société ne manque pas d'activités culturelles. Au contraire, celles-ci y sont assez développées comparativement au passé ou à d'autres sociétés; mais, comme partout et comme toujours, elles ont été réservées à une petite minorité tant dans leur production que dans leur diffusion.
Le cinéma et la chanson, arts de divertissement destinés au grand public, reflètent bien la situation sur le plan artistique. Le cinéma particulièrement et le vidéo contribuent à divertir les gens de leur vie intérieure, à développer l'esprit de fiction, à encourager l'évasion dans l'imaginaire, à consacrer la violence et le sensationnel. Seule une faible part de productions dans ce domaine, y compris la télévision, illustre la vraie vocation de cet art qui nécessite des sommes phénoménales et qui utilise l'apport le plus sophistiqué de la technologie et de la science.
Dans le monde de la pensée comme dans celui des arts, notre époque se caractérise par le phénomène de modes. Ce phénomène est en soi légitime et, surtout dans les arts, il favorise la créativité; mais le caractère éphémère de certains courants ne révèlent pas moins la médiocrité de l'expérience existentielle ou spirituelle qu'ils expriment.
En réalité, le problème de la culture et, particulièrement celui des arts, ne se situe pas uniquement au niveau de la production. Les nécessités économiques et le mécanisme du système ne favorisent pas le développement d'une culture plus normative. Elles ne laissent pas à ceux qui sont engagés dans le processus de production économique le loisir ou la disponibilité psychologique pour s'intéresser à une telle culture, alors que ceux qui profitent de cette production sans y contribuer ne peu vent s'intéresser aux activités culturelles; contrairement aux époques où le travail social permettait à une minorité de s'adonner aux choses de la pensée et de l'esprit. Les moyens de communication suivent l'orientation du marché et doivent tenir compte de la loi de l'offre et de la demande. Les sports occupent une place privilégiée dans les mass médias, comme dans l'esprit des gens, et l'activité sportive est considérée du point de vue des vedettes et de l'esprit de compétition. Le journal qui atteint le plus grand tirage est celui qui s'occupe le moins d'affaires culturelles.
La vie économique et le phénomène du vide
Ces observations montrent que, dans l'ensemble, la vie spirituelle est éclipsée par les exigences de la vie quotidienne, notamment la vie économique. Cet état des choses fait le bonheur (le tout le monde. En tant que participant au processus de production et d'échange, les gens trouvent leur satisfaction matérielle et morale dans la valorisation de leur travail ou dans le profit. En tant que consommateurs, ils trouvent leur bonheur dans la sécurité économique, le confort et la jouissance matérielle.
Ceux qui restent hors du cercle production -consommation se voient relégués à une vie marginale. Ils cherchent leur idéal de vie dans des attitudes idéologiques ou "fumistes", ou dans des mouvements ésotériques, ou bien ils sombrent dans une altitude "végétative" ou encore ils s'adonnent à la toxicomanie, s'ils ne perdent pas complètement le goût de vivre. Tous essaient de combler leur vide spirituel et affectif dans un mode de vie qui rompt, non seulement avec les encadrements et les valeurs de la vie économique, mais également avec la réalité et les richesses de la vie tout court.
Dans son article parti dans Icône, juin 1994, le psychanalyste Tony Anatrella aborde avec subtilité et pertinence l'aspect dépressif de la société occidentale et ses implications sur la psychologie des individus. Selon l'auteur, l'isolement affectif et culturel par rapport aux autres et à la société ainsi que le déracinement par rapport à l'histoire, comme passé et comme devenir, plongent les individus, surtout les jeunes, dans des conduites d'évasion ou dans un état de dépression et de désespoir, dans un vide spirituel qui; les valeurs et avantages matériels ne sauraient combler.
Le phénomène du vide est effective ment lié au phénomène du déracinement : déracinement vis-à-vis du passé, des rapports existentiels avec les autres, avec la nature et avec les choses; déracinement vis-à-vis des valeurs vitales et des valeurs spirituelles... de tout ce qui est susceptible d'entretenir l'épanouissement de soi et la joie.
Les valeurs économiques et l'idéal de la consommation tendent à prendre la relève des attaches existentielles et l'esprit marchand se charge d'entretenir le vide dans lequel l'homme se trouve.
Pas plus que les valeurs matérielles, le progrès scientifique et le savoir rationnel n'ont pu compenser le vide spirituel. Cela confirme la nécessité de distinguer pensée ou savoir technique et pensée ou conscience spirituelle. La pensée technique peut servir toutes sortes d'intérêts ou de valeurs alors que la pensée spirituelle implique la conscience de la dignité de l'homme, de sa place dans le monde et de ses valeurs. Cela permet également d'expliquer l'écart, dans notre société, entre le progrès technique et le progrès moral.
Alors que le progrès technologique devrait assurer le loisir et les moyens pour dépasser les besoins matériels et ainsi favoriser l'épanouissement de l'intériorité; en fait, toute la société se trouve emportée dans le mouvement de la production économique afin de satisfaire les besoins croissants de la population, réalisant par le fait même les fins du système.
Les finalités économiques et les horizons de l'individu
La situation semblait être inévitable par suite de l'industrialisation et du système du marché. L'emprise de l'industrialisation sur la société à travers les nouvelles dimensions de l'entreprise, la nature du travail, l'ampleur de la production, entraîne l'assimilation des hommes à leur fonction et l'implantation de la mentalité pratique.
De son côté, l'échange marchand finit par façonner les relations sociales et par transformer les valeurs dans le sens de la prépondérance des intérêts matériels et des valeurs mercantiles. Quant à la bureaucratie, comme cadre et comme esprit, elle dilue les responsabilités, encourage l'anonymat et étouffe les initiatives.
De plus, la vie économique n'agit pas seulement à travers les exigences de la production industrielle et la mentalité marchande, mais aussi à travers l'abondance. L'écoulement de la production compte sur le développement d'un idéal de bonheur réalisé en fonction de la quantité de biens à posséder ou à consommer. La publicité est l'expression éloquente de cette mentalité. Le bonheur y est associé à tel type de boissons, la virilité à telle bière, '7e paradis terrestre" à une marque d'autos...
Dans une telle situation, tout est motivé, valorisé en fonction de la marche des affaires. Tout y est pour intégrer l'individu au monde économique. Les exigences de l'individu à l'égard de lui-même, ses horizons, s'arrêtent au niveau des exigences ou des avantages de la vie économique. Il ne lui reste que les valeurs matérielles pour s'affirmer, soit à travers la poursuite du profit, et par là du pouvoir, du prestige ou du luxe, soit à travers la recherche de la sécurité, du moindre effort et du bonheur dans la consommation.
Les finalités économiques envahissent le monde des hommes dans les conditions de leur vie et de leur propre réalisation ainsi que dans leurs besoins, leurs sentiments et leur conscience.
La libération à l'égard des besoins matériels et de l'injustice sociale n'a point empêché les hommes à travers l'histoire de succomber à l'action de telles finalités, tant que cette libération n'a pas été accompagnée d'une richesse spirituelle. J.S. Mill, le grand penseur du libéralisme, a souligné cette vérité de façon éminemment pertinente dès le milieu du 19e siècle :'Regardez les États du Nord et du Centre de l'Amérique, dit-il, la misère y est vaincue, les six revendications de justice sociale (du chartisme) y sont acquises. Le beau résultat: la vie des hommes est employée à chasser le dollar, la vie de l'autre sexe à élever des chasseurs de dollar".
Une question de finalité
Que peut-on conclure d'une telle situation? D'un côté on a les valeurs matérielles représentées par une attitude pragmatique, utilitaire envers les choses, les autres, la vie .
De l'autre côté, on a les valeurs spirituelles liées aux préoccupations par l'aspect vital, poétique, esthétique de l'existence et par le savoir et la recherche de sens.
Les valeurs matérielles attirent par les avantages de bien être, de plaisir, de moindre effort qu'elles procurent. Elles comblent les pulsions de jouissance et... de puissance.
Les valeurs spirituelles correspondent aux besoins de la conscience, besoins de connaître, d'aimer, de créer, de trouver un sens. Leur attrait est donc fonction du développement de la conscience qui donne un sens au réel et à l'existence des humains.
Les valeurs matérielles prennent le dessus par suite de l'importance des conditions de vie auxquelles elles sont associées. Mais, les besoins moraux et spirituels ne cèdent pas aux nécessités économiques et aux valeurs matérielles. Ce sont des besoins réels, aussi réels que les besoins physiques. Ils ont leur racine dans la conscience, ils ne sont pas dérivés d'autres besoins, ils ne sont pas de produits d'une culture particulière. Les besoins moraux et spirituels sont, en outre, tenaces. La conscience a horreur du vide!
Les besoins matériels, à l'état brut, sont limités et ne peuvent se développer, se différencier, se sublimer que par le sens que leur confère la conscience. Celle-ci ne peut générer le sens que par référence à un principe transcendant, tout comme pour les besoins spirituels, l'intensité de la satisfaction est fonction de la richesse de l'expérience vécue, et du rapport de la conscience à une réalité plus élevée.
Le rapport des deux ordres de valeurs se présente comme un rapport d'exclusion ou d'incompatibilité, dans la mesure où les valeurs matérielles sont détournées de leur sens et sont recherchées pour elles-mêmes; ou inversement, dans la mesure où le développement des valeurs spirituelles tend à se faire sans égard aux conditions matérielles ni aux valeurs vitales.
Le rapport d'exclusion ne peut être dépassé que s'il est transformé en rapport de complémentarité et selon un autre rapport de finalité. Il s'agit d'empêcher que les conditions matérielles et même vitales ne deviennent une fin en soi ou qu'elles ne soient au service d'une vie dépourvue de sens, tout en reconnaissant l'importance des conditions matérielles et des valeurs vitales dans l'épanouissement intérieur de l'individu et dans l'actualisation des possibilités de la conscience.?
