La morale de la règle
et
la morale de la conscience
par Jamil Haddad
La vraie morale se moque de la morale. (Pascal)
La morale peut désigner la moralité, les moeurs d'un peuple. Elle peut aussi désigner les règles et les principes régissant tout acte qui engage les individus ou la vie en société. En un sens plus large, qui n'intervient qu'indirectement ici, la morale conceme le sens de la vie et la destinée de l'Homme.
De toute façon, la morale implique des valeurs tenues pour nomes ou critères du Bien et soulève la question du fondement de ces valeurs et la façon dont elles sont vécues dans les consciences.
Il peut paraître inopportun d'aborder une question concernant les valeurs morales et la conscience dans un monde préoccupé par des problèmes de production économique: problèmes de rendement, d'efficacité, d'organisation sociale, d'environnement, de distribution... et qui s'en remet aux sciences sociales et humaines pour régler ces problèmes. Pourtant, il est facile de remarquer que le progrès scientifique et technologique n'a point réduit les problèmes d'ordre éthique; au contraire, il en suscite de nouveaux. En effet, plus l'Homme règle ses problèmes de moyens, plus les problèmes de fins s'imposent. Plus il se libère du joug de la nécessité économique et du travail accablant, plus il lui revient de décider de l'usage qu'il fait de ses loisirs, et des biens mis à sa disposition. Enfin, plus l'individu jouit de droits et de libertés, plus il se trouve responsable de ses choix.
Le problème moral n'est pas propre à une situation historique et sociale particulière. II est lié à la condition même de l'Homme et l'exigence morale, exigence du bien, apparaît comme le besoin le plus fondamental et le plus universel de la conscience. Avec la création artistique et la recherche du vrai, l'exigence morale représente l'aspiration de l'Homme vers un idéal de sens, ainsi que le pouvoir de concevoir et de réaliser cet idéal. La morale est même plus représentative de cette aspiration et de ce pouvoir, car elle concerne tout l'être humain et tout être humain dans sa vie courante, dans ses rapports à autrui et à la société et, de façon plus particulière, dans ses besoins profonds de sens, de valeur, de paix intérieure.
Par le fait même, l'expérience morale est facilement sujette à la dégradation, et celle-ci suscite facilement le désarroi.
Parce qu'elle concerne tout l'être humain, à la fois dans sa condition naturelle et historique, et dans son effort de dépassement, la morale soulève des interrogations sur les fondements des valeurs et sur la conscience qui les fait siennes.
Le fondement des valeurs
La morale s'affirme au nom d'une valeur, d'une idée du bien et en fonction d'un sens. Cette valeur peut être définie à partir d'un principe transcendant situé au delà du choix des hommes, non déterminé par les idées, les sentiments ou les intérêts d'une société donnée. La valeur peut aussi procéder de la représentation d'une idée du bien dans l'esprit d'un groupe ou d'une époque. Elle est alors relative à une réalité historique, mais elle ne s'affirme pas moins comme norme universelle. Quoiqu'il en soit, la valeur implique une conception de l'Homme, de sa nature, sa dignité et sa destinée.
Les conditions de la nouvelle société occidentale ont ébranlé les fondements traditionnels de la morale. Le progrès de la connaissance scientifique dans le domaine de la nature, comme dans celui de l'Homme, a nourri une attitude positiviste qui, pour expliquer un comportement on une relation, tend à substituer aux principes de vertu et de devoir, les idées de droits, de rôle social, de motivation, de conditionnement et, dans une certaine mesure, de mobiles inconscients. La morale traditionnelle est même interprétée par la pensée dite positive comme traduisant des nécessités pratiques de la vie en commun et non une valeur idéale. La sécurité économique a favorisé une certaine indépendance sociale et morale des individus et a encouragé un sentiment d'égoïsme. Les droits de l'individu auprès de la communauté ont occulté l'importance des relations personnelles d'entraide et de partage. La conduite individuelle et les relations sociales sont davantage motivées par l'intérêt personnel. Dans un large domaine des relations sociales, la vie selon les règles de Droit tend à supplanter la vie selon les règles morales d'autrefois.
En réalité, les règles du Droit ne peuvent remplacer les principes de la morale que dans le domaine des relations pratiques de justice et de bon fonctionnement de la société. À part ces relations quasi anonymes, et là où le sens humain de ces relations, la dignité de l'Homme et sa valeur sont en cause, on se rend compte du caractère fondamental de l'exigence morale et de la nécessité d'un fondement qui ne soit pas tiré de l'ordre des faits. Qu'on pense à des problèmes comme l'avortement, l'euthanasie, l'inceste, la destinée de chacun, la finalité du travail humain et de la production industrielle, la valeur qu'on accorde aux êtres et aux choses. De tels problèmes, de caractère vital et existentiel, ne peuvent pas être traités seulement à partir des données de fait et de la pensée scientifique.
La pensée scientifique nous permet de bien comprendre les problèmes soulevés mais elle ne fournit pas des valeurs. Les données de fait ne peuvent fonder la valeur: la force ne crée pas le droit; l'utile ne se confond pas avec le bon; la connaissance de la nature biologique du foetus ne révèle pas sa valeur comme être humain. Les lois établies ne créent pas non plus la valeur. Elles la supposent. Une convention ou un contrat qui définit des droits et des devoirs selon un rapport de forces ou d'intérêts n'établit pas un idéal de justice. Une charte de droits ne crée pas la dignité des personnes.
Par ailleurs, le fait que la règle de droit tend à prendre la relève de la règle morale dans les sociétés "rationalisées" ne veut point dire que la vie morale est absente dans ces sociétés. Des valeurs comme le civisme, le respect de la personne et de la liberté d'autrui, une certaine manière civilisée de se conduire envers les autres et envers la société, l'honnêteté, l'étiquette, la propreté, les initiatives d'aide et de bienfaisance... demeurent des valeurs morales très importantes dans notre société. L'attachement à ces valeurs montre qu'il ne s'agit pas là d'une soi-disant disparition du sens moral mais plutôt d'un changement de valeurs et de fondement de valeurs. Le sens moral, manifesté dans l'amour propre et la reconnaissance de la liberté et de la dignité d'autrui, s'affirme bel et bien comme une exigence de la conscience, indépendamment des modes de vie.
S'il y a un malaise d'ordre moral dans notre société, ce serait dans le domaine où on est à la recherche d'un fondement des valeurs. Cela est vrai pour la loi autant que pour les questions qui engagent la destinée de l'Homme et le sens de la vie. Une loi a besoin d'être fondée sur une conception morale de l'Homme, sinon elle ne serait qu'une mesure administrative n'ayant de la loi que la forme et le caractère impératif. Elle serait dépourvue du principe qui lui confère légitimité et justice.
Là où la loi ne peut remplacer la morale et là où la règle morale perd de son autorité au profit de la liberté des individus, le fondement de la vie morale doit être recherché dans la psychologie des individus.
La morale et la conscience
La morale n'est pas seulement aspiration ou jugement au niveau de la pensée. Elle est autant, sinon davantage, volonté de réalisation et action accomplie. Le problème moral ne se limite pas seulement à la détermination du fondement des valeurs, il est également dans l'adéquation de la volonté aux valeurs qui l'animent. Il ne suffit pas d'agir au nom d'une règle bien fondée pour que notre action soit conforme à l'esprit de cette règle. Ceux qui sont les plus attachés à des préceptes moraux ne sont pas forcément les plus vertueux ou les plus humains. D'où l'importance des dispositions de la conscience dans l'expérience morale.
Pendant longtemps, la pensée s'est penchée sur la règle, la norme comme telle. L'autorité de la règle définissait l'obligation morale. Plus l'humanité acquiert la liberté de conscience, plus le rôle de la psychologie du sujet devient important.
Dans le domaine régi par la loi juridique, la dimension psychologique a toutefois moins d'importance que le fondement de la loi. L'autorité d'une règle juridique ne dépend pas de la volonté de celui qui l'observe. Par contre, la règle morale, toute universelle et toute transcendante qu'elle puisse être, s'adresse à la liberté de l'homme, son interprétation et son application diffèrent d'un individu à l'autre.
Par ailleurs, si en tant qu'idée du bien, la nomme morale s'impose à travers la raison qui commande l'attitude de l'individu face à l'intérêt, aux passions, à l'intention égoïste; elle ne saurait, cependant, être vécue comme valeur ou idéal que par la personne entière, et elle ne peut être vraiment morale que si elle est vécue ainsi, et sans entrer en conflit avec les sentiments et les élans profonds de l'individu.
C'est par des sentiments et des élans comme l'amour, la générosité, l'amour propre que se confirment la valeur, le sens moral, d'une attitude, d'une relation, d'un acte ou d'une oeuvre. C'est par de tels sentiments que se trouve dépassée la contradiction entre devoir et volonté, principe et action, fin et moyen.
De là l'importance, à notre avis, de la formation du sujet, du développement en lui du sens de l'existence, du sens de la vie et de l'Homme, une formation permettant l'élévation de la conscience au niveau de la valeur morale. Faute d'une telle formation, la volonté morale se détache de l'idéal qui l'inspire, ou demeure en deçà de cet idéal pour traduire une simple attitude subjective précaire et inconsistante. Alors le rapport de la conscience à la valeur se dégrade. Il devient tributaire des faiblesses de l'individu et sujet à l'arbitraire et, à la limite, au mensonge. La norme morale, l'intention du bien, l'appel de l'idéal, deviennent l'expression de traits caractériels et, dans des cas extrêmes, l'expression de mécanismes par lesquels l'individu tend à compenser ou à masquer ses conflits intérieurs et ses malaises avec le monde. Nous pensons ici à ce que la psychanalyse appelle les mécanismes de défense par lesquels l'individu évite de montrer les vrais mobiles de son attitude.
Le caractère élevé de l'intention morale se trouve ainsi confondu avec des mécanismes qui reflètent la faiblesse de l'individu plutôt que l'élan de dépassement de soi et l'ouverture à autrui.
La morale de l'Amour

C'est dans ce contexte du rapport de l'idéal moral et des dispositions psychologiques qui donnent à la volonté morale son sens, que nous apparaît le génie de la morale issue de l'enseignement du Christ.
Plus que tout autre message, le message de Jésus fournit les principes d'une vie morale authentique. Il élève l'Homme dans son esprit et son coeur et assure l'accord des valeurs transcendantes avec la conscience.
C'est par l'Amour que Jésus a conquis le coeur et l'esprit de l'Homme au nom du royaume de Dieu, dépassant ainsi le conflit entre les besoins particuliers et la valeur.
Les deux premiers commandements de Jésus fondent tout son enseignement et présentent l'amour comme principe de vie et non comme commandement :'Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit", 'Tu aimeras ton prochain comme toi-même".
L'amour du prochain s'accorde avec l'amour de Dieu. La référence à une valeur transcendante fournit à l'amour sa dimension morale au-delà d'un simple besoin. L'amour chrétien n'est pas un sentiment comme les autres. Son but n'est pas dans l'individu même mais dans autrui, dans tout être humain pour lui-même et non pour ce qu'il peut nous apporter. "Si vous aimez ceux qui cous aiment quel mérite auriez-vous " si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire" (Mt. 5, 4fi-47).
Partout dans les paroles du Christ on trouve l'amour comme principe de vie. Avec l'amour, toutes les incertitudes, les ambiguïtés, les contradictions de la morale sont dépassées. Avec l'amour, le sens moral jaillit de l'âme même de l'individu et vise autrui comme être d'esprit, de valeurs.
Il faut une grandeur d'âme pour dépasser l'égoïsme, par vocation et non par simple obéissance: pour "pardonner à ceux qui nous offensent", pour tendre l'autre joue à celui qui nous a donné un soufflet sur une joue" (Mt. S, 39) et pour "prier pour ceux qui nous maltraitent et faire du bien à ceux qui nous haïssent" (Mt 5, 44-46).
La morale de Jésus suppose une grandeur d'âme et une aptitude à grandir avec la grandeur des autres. La personne trouve son bonheur et son salut dans le bonheur et le salut d'autrui. Partout on retrouve cet élan de générosité par lequel l'Homme dépasse l'égoïsme sous toutes ses formes (vanité, orgueil, envie, avidité, mensonge) et triomphe des sentiments de haine, de discorde, de vengeance, d'injustice...
L'idéal de l'amour dépasse en sens humain l'idéal de justice. La justice établit des droits: donner à autrui ce qui lui est dû et protéger ou réclamer ce qui nous est dû. Une relation presque anonyme et impersonnelle déterminée essentiellement par l'intérêt privé. L'amour humain est plutôt communication personnelle impliquant compassion et don: donner à chacun selon sa condition et ses besoins, aider autrui à vivre avec dignité et à être capable d'aimer.
Même les rapports de justice gagnent en intensité humaine par cet esprit d'amour. L'amour anime la justice et la rend plus accessible au sujet moral, plus susceptible de servir des valeurs morales, ce que la justice ne peut faire avec l'amour. La justice peut plutôt étouffer l'amour ou le trahir, elle peut servir à déguiser ou à légitimer notre faiblesse, notre égoïsme, notre incapacité d'aimer. Ce n'est pas dans les dix commandements que s'exprime l'essentiel de la morale chrétienne. Les commandements, pris comme tels, traduisent les principes de réglementation de la vie en commun pour le bon fonctionnement de la société. Ils agissent de l'extérieur, même celui qui préconise l'amour du prochain n'en demeure pas moins une règle destinée à indiquer le bien de celui qui l'observe.
La morale de l'Évangile s'adresse à l'esprit et au coeur en y éveillant le sens de la condition de l'Homme et de sa dignité. L'amour, la compassion, le pardon, la générosité sont évoqués pour être vécus avec joie, sans contrainte, sans hypocrisie, sans calcul.
En dehors de l'amour, je ne vois dans la morale que des règles impersonnelles destinées à l'Homme mineur, incapable d'assumer une valeur morale proprement dite. Une action peut avoir une signification par cela même qu'elle produit, mais elle n'acquiert sa signification morale que par les dispositions qui ont accompagné sa réalisation.
Dans la morale de l'Évangile, la valeur comme telle et la conscience s'épanouissent l'une par l'autre en participant de l'amour divin.
