Le Québec s'est prononcé contre son accession à la souveraineté lors des referendum de 1980 et 1995. Je ne sais si la question refera un jour surface. Je crois quand même que le pourcentage atteint en 1995 (49.9%) permet de croire qu'un jour les choses changeront et qu'il sera peut-être possible de discuter d'égal à égal avec nos concitoyens anglo-canadiens. Nous avons l'avantage de vivre dans un pays de droit : ce qui nous permet d'espérer que l'arbitraire (qui devient malheureusement plus présent depuis le 11 septembre 2001) s'estompera graduellement. Comme la connaissance est , à mon avis, le moteur de l'histoire à long terme, je crois que tout ce qui peut servir à la réflexion doit être accessible à ceux qui pourront légitimement changer quelque chose, faire évoluer la démocratie vers plus de respect des peuples.
C'est la raison pour laquelle j'ose publier ici un mémoire qui exprimait à l'époque, un courant de pensée qui n'est certes pas révolu, malgré tout.
le 11 février 1995, HÔTEL DES GOUVERNEURS
(par Claude Collin)
INTRODUCTION
Je tiens tout d'abord à remercier le Gouvernement du Québec, de solliciter la participation active des gens du pays, dans l'élaboration de cet avant projet de loi sur l'avenir du Québec. C'est une initiative démocratique qui l'honore et que nous devons apprécier. Je m'en voudrais de ne pas apporter ma modeste contribution à cet événement historique. Il convient que le futur Québec soit un pays dans lequel on puisse se reconnaître, et soit le reflet de nos aspirations les plus profondes .
Monsieur le Président, si je voulais résumer en quelque mots ma pensée, je dirais ceci, paraphrasant une pensée du poète grec Eschyle[1]:

Naissance d'Oedipe Roman de Thèbes, France, Paris, XIVe
"le fédéral est l'enfant [2] issu de l'union de deux peuples; cet enfant a mal vécu son complexe d'Oedipe; il a depuis 1982 écrasé son père en lui enlevant par un coup de force ses droits fondamentaux. Peut-on blâmer celui-ci de vouloir lui échapper avant d'être dévoré complètement"
Au cours de ce bref exposé, je montrerai dans un premier temps que, sous l'impulsion de M. Trudeau, le fédéralisme canadien. qui est essentiellement la négation de notre identité comme peuple, est devenu un intégrisme politique dangereux et pernicieux : dangereux parce qu'il engendre le fanatisme et pernicieux, car il s'infiltre insidieusement dans les esprits. D'où le devoir urgent qui incombe à tous les Québécois de faire du Québec un pays souverain.
Je ferai ensuite trois propositions dans le but de nous assurer que dans le futur pays du Québec, l'apparition d'un intégrisme politique comme celui du fédéralisme canadien soit impossible. Ces propositions sont les suivantes:
1- que la nouvelle Constitution soit souple et non rigide;
2- que la séparation des pouvoirs soit plus étanche;
3- enfin, que l'on opère une réforme de la pratique parlementaire excluant la discipline de parti. Ces quelques éléments devraient permettre d'élaborer une constitution qui soit moderne , et qui s'inspire des valeurs auxquelles nous tenons le plus comme peuple.
A- L'INTÉGRISME POLITIQUE DU FÉDÉRALISME
1-L'INTÉGRISME FÉDÉRALISTE
Un intégrisme politique est une idéologie qui fait d'un aspect de la réalité politique un absolu. Tout intégrisme a deux propriétés qu'il faut savoir reconnaître: il est source de fanatisme et il s'infiltre insidieusement dans les esprits. D'où le grand danger qu'il constitue pour une société.
Or, le fédéralisme canadien est un intégrisme dangereux parce qu'il fait du principe de l'unité canadienne un absolu, avec toutes les conséquences que cela entraîne: il suscite le fanatisme qui se remarque facilement par un aveuglement de l'esprit et un refus du dialogue. Non seulement cet intégrisme nie les droits nationaux des Québécois, mais il s'infiltre insidieusement dans les esprits en privilégiant les droits individuels au détriment des droits collectifs. Il devient donc aussi par la force des choses un intégrisme individualiste. Voyons cela de plus près.
Si l'on examine ce principe de l'unité canadienne, on se rend compte qu'il est un monstre historique qui, depuis 1982 est figé au point d'être absolument incapable de la moindre évolution.
Tout d'abord, cette unité canadienne est un principe négateur de la nation française d'Amérique. C'est la négation de l'histoire de notre peuple. Quand en 1759 l'Angleterre s'empare de la Nouvelle-France, il y a ici un peuple qui compte déjà 220 ans d'histoire et qui entreprend une longue aventure de résistance. En 1774 l'Angleterre est obligée de reconnaître le droit des gens d' ici en instaurant en matière civile le droit du Canada. Nous sommes donc reconnus comme formant un peuple. L'Union des deux Canada, le Haut et le Bas Canada, en 1840, marque le début d'une grande tentative d'assimilation qui n'atteignit jamais son but, en raison de l'acharnement des gens du Bas-Canada à vouloir rester eux-mêmes. Cette expérience s'avéra un échec mais elle conduisit quand même à une certaine entente entre les deux peuples. La naissance du Gouvernement Fédéral en 1867 fut le résultat d'une entente entre les Provinces Constituantes. C'est pourquoi 1867 est perçue par les francophones et sans doute par beaucoup de canadiens anglais, comme un pacte entre les deux nations canadiennes, celle du Bas-Canada et celle du Haut-Canada auxquelles deux autres colonies se sont jointes pour former ce que l'on appela alors la Confédération Canadienne, incluant les nations autochtones. "Ce Canada, affirmait M. René Lévesque, est venu au monde avant tout pour permettre à deux peuples de s'associer"
Ce qu'il faut retenir, c'est que les Provinces existent en droit avant le Fédéral. C'est pourquoi la Constitution de 1867 accordait aux seules provinces le droit d'amender leur propre constitution. Elle refusait ce droit à Ottawa.. On peut donc soutenir que le gouvernement fédéral est l'enfant naturel (si je puis dire) de l'union de deux nations; les gouvernements qui se sont succédés à Ottawa depuis 1867 ont oublié , semble-t-il, qu'ils étaient le fruit d'une entente entre les deux nations: ils se sont pris pour le Père des Provinces. Graduellement ils ont fait émerger de leurs prises de position constitutionnelle ce montre qui a nom "unité canadienne", mais qui n'est en réalité qu'un mythe. Car il n'y eut jamais tel phénomène ressemblant un tant soit peu à l'unité canadienne. Jamais le peuple d'ici ne renonça à son identité. Pas plus d'ailleurs que les nations autochtones. Et cela est bien compréhensible, pour peu que l'on considère non seulement l'histoire, mais le concept lui-même d'unité qu'il ne faut pas confondre avec le concept d'union. Dans une union, chacun garde son identité propre; dans une unité, l'identité disparaît. Remarquons qu'on ne parle pas d'unité européenne, mais d'union européenne; on parle des Etats-Unis, non pas des Etats-Unifiés.
En clair, cela signifie que ceux qui prônent l'unité canadienne, prônent par le fait même la disparition de l'identité de notre peuple, qui s'est inventée ici même depuis 450 ans! Il s'agit donc de l'assimilation d'une nation par l'autre à plus ou moins brève échéance. C'est une position extrême. Heureusement, cette vision absolutiste n'est pas partagée par tous les canadiens. Ainsi par exemple, M. James Tully de l'Université McGill, s'exprime de la façon suivante face à la Constitution de M.Trudeau:
"en promouvant une vision du Canada qui subordonne la reconnaissance des parties prenantes au pacte fédératif à une Charte présentant le Canada comme une société uniforme, ce sont ainsi les principes fondateurs de ce fédéralisme qui se trouvent niés" Et il ajoute ceci: c'est en tant que nations se gouvernant elles-mêmes depuis des siècles que ces entités politiques sont membres de la fédération canadienne.
Si l'on s'arrête d'ailleurs aux événements qui ont conduit à cette constitution trudeauiste, on remarque que sept premiers ministres provinciaux l'ont combattue avec acharnement jusqu'en Cour Suprême au nom du respect des droits des provinces . Qu'on se souvienne plus particulièrement de la déclaration de M. Reed Scowen accusant M. Trudeau de trahir le Québec. On pourrait citer une longue liste de canadiens anglais éminents dont M. Robert Stanfield, ex-leader du Parti conservateur canadien qui s'exprimait ainsi à Banf à la Canada West Foundation:
"Si les Canadiens de l'Ouest et le Parti conservateur s'étaient plus sérieusement opposés au coup de force de la loi des mesures de guerre en 1970,...(...) si l'Ouest avait montré davantage d'empressement à défendre les droits des autres en 1970, il serait sans doute moins isolé aujourd'hui dans sa bataille contre le "coup d'État" que prépare le gouvernement fédéral. (...) Cette fois a continué M. Stanfield, ce sont les quatre provinces de l'Ouest qui risquent de se faire écraser..."
On pourrait citer nombre de personnes éminentes au Canada anglais qui sont sur la même longueur d'ondes et qui savent reconnaître cette brutalité politique de M. Trudeau et de la Constitution de 1982. Seulement, on ne les entend pas suffisamment pour une raison ou pour une autre.
Enfin, il faut remarquer qu'un intégrisme politique semblable dégénère toujours en une forme d'idéalisme qui absolutise son contraire sans se rendre compte de sa contradiction. C'est pourquoi cela devient insidieux. Par exemple, le fédéralisme canadien favorise apparemment les droits individuels en enchassant dans la Constitution la Charte des droits; et de bons serviteurs du système comme M.François Cloutier, vont prôner innocemment les droits individuels: ils ne se rendent pas compte que ce faisant, ils nient les droits nationaux de notre collectivité. En faisant cela, ils ne se rendent pas compte qu'il font de la nation canadienne un absolu. Ce qu'ils refusent au Québec, c'est-à-dire les droits collectifs, au nom des droits individuels, ils l'accordent de tout coeur à Ottawa dont ils ne contestent pas le principe de l'unité canadienne. Voici le citoyen universel! Citoyen des grands ensembles! Quel rêveur! qui oublie que plus le gouvernement est éloigné des individus, moins ceux-ci sont protégés. Voyez comme il est difficile de bien surveiller un gouvernement municipal. Imaginez un gouvernement universel!
2- LES STRATÉGIES DE L'INTÉGRISME FÉDÉRALISTE
Le fanatisme de cet intégrisme politique du fédéralisme canadien actuel s'exprime de toutes sortes de façons, pourvu que cela contribue à voiler le vrai problème, l'enjeu véritable du référendum.
Au fond, cet intégrisme politique a ses prédicateurs engagés -(les éditorialistes de nos grands journaux, --comme Alain Dubuc qui ne s'en cache nullement,-- les commentateurs de la radio et de la télévision), ses prophètes (comme Ghislain Dufour qui prédit régulièrement sans se lasser, des cataclysmes à la façon des météorologues, et qui conseille aux financiers français de ne pas investir au Québec) et ses organisations financées à même nos impôts. Si on dressait le bilan financier de cette idéologie, à partir des budgets de la GRC , de la société canadienne de renseignements , des comités pour l'unité canadienne, consacrés à ces activités, on serait sans doute étonnés. On ne s'est pas gêné pour dire que le fédéral dépenserait $50,000,000 uniquement pour son anti-campagne référendaire. Imaginez ce qu'il nous en a coûté depuis l'arrivée de M.Trudeau et ses lieutenants sur la scène politique à la fin des années 60! eux qui n'ont même pas fait de budget fédéral pendant plusieurs années!
Les premières stratégies d'action du fédéralisme canadien sont apparues dès la naissance du parti québécois vers la fin des années 60. Les moins jeunes se souviennent de ce ministre libéral qui fit circuler à travers le Québec une piastre qu'il appelait "La piasse à Lévesque" sur laquelle on pouvait lire: "cette piasse vaut 85 cents". D'autres ministres de l'époque sillonnaient la province en expliquant aux gens ébahis qu'au lendemain de l'indépendance, leurs maisons perdraient tout d'un coup un minimum de 35% de leur valeur.
Monsieur le Président, c'était quelques temps avant les camions de la Brinks; quelques années avant le lavage de cerveaux systématique pratiqué par les fédéralistes pendant le référendum de 1980, où ils promettaient mer et monde aux québécois en échange d'un non au référendum. On sait le reste. Les québécois ont voté non . Le Québec n'est pas devenu souverain. Les retombées de ce non ont été désastreuses...tout le monde le sait. L'instabilité économique tant prophétisée dans l'éventualité d'un oui se concrétisa à la suite du non.
Mais il faut retenir que ce fut la première manoeuvre de diversion pour détourner les québécois du vrai problème constitutionnel. On substituait à la question centrale des droits historiques et de la reconnaissance de l'identité de la nation, une préoccupation d'ordre économique, elle-même mensongère.
Nous sommes en 1995. Aux dernières nouvelles le dollar canadien dans un Canada-Uni vaut dans les 70 cents! et le Wall Street Journal classe le Canada parmi les pays du tiers-monde sur le plan économique. Cela démontre bien que le problème qui nous intéresse n'est pas d'ordre économique bien qu'on ait voulu nous faire croire le contraire en utilisant la stratégie de la peur.
Il est évident que les fédéralistes inconditionnels à la manière de MM Johnson et Michel Bélanger, vont ajuster leur tir en transposant en d'autres termes l'appel à la peur. Puisque aujourd’hui, les sondages indiquent une certaine crainte à l'égard de la "séparation", ce sera sans doute le terme que l'on exploitera pour se donner des airs quelque peu positifs! Mais la stratégie est la même: aux yeux de Michel Bélanger, la séparation est le mal suprême; il n'est même pas besoin de le démontrer, pense-t-il. Cela aussi fera perdre de vue aux québécois, espère-t-il que la Constitution Canadienne refuse de reconnaître nos droits historiques!
Mais la stratégie la plus efficace est encore celle qui concerne le monde de l'information. On aboutit à une société où tout le monde de l'information, est soumis aux exigences de l'unité canadienne; pas un seul journal de quartier, pas un seul grand journal n'y échappe; pas un seul poste de radio, pas un seul canal de télévision si ce n'est les canaux communautaires, pas un seul media . On s'autocensure , on trafique l'information tout naturellement; c'est devenu un réflexe. Une nouvelle importante pour le peuple québécois est systématiquement banalisée . On la transmet parmi les faits divers, quand on ne la dénature pas complètement. Tout cela bien sûr se fait au détriment et au mépris de la liberté d'information, et du respect de la vérité. En faisant de l'unité canadienne un absolu, on invite tout simplement au fanatisme. Cela est devenu une idéologie pernicieuse. On voudrait que toute la réalité soit vue dans cette perspective étroite.
3-LA NATURE DU PROBLEME CANADIEN
Ces stratégies d'action ont pour effet de détourner l'attention de la question fondamentale: on fait d'un problème national un simple problème économique. Or, la reconnaissance d'une nation n'est pas en soi une question économique. Les problèmes économiques sont à l'échelle de la planète. Ils ne sont pas propres à un pays. Depuis le démembrement de la Russie, il n'existe qu'un seul système économique et c'est le libéralisme qui a cours dans tous les pays du monde.
Ernest Renan
Cela est plus compréhensible quand on songe qu'une nation est beaucoup plus qu'une réalité d'ordre économique. Une nation, c'est une communauté organique, une sorte de communauté vitale qui touche à tous les aspects de la vie. Elle implique un ensemble de caractéristiques particulières a un groupe humain: elle s'exprime dans les multiples façons de répondre aux besoins fondamentaux de l'être humain en tant qu'être humain. Comme l'homme lui-même, elle est à la fois d'ordre spirituel et d'ordre matériel. Elle a une base géographique, une langue commune, un passé commun, une façon de voir, de réagir à la vie, d'aimer, de se distraire, de se rencontrer, de se connaître et de se reconnaître, enfin d'organiser ses activités. L'ensemble est animé par une conscience nationale qui reconnaît les mêmes valeurs.
"Deux choses constituent cette âme nationale, écrivait Renan: l'une est dans le passé: c'est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs, (souvenir des gloires communes, mais aussi des épreuves,des deuils subis en commun); l'autre est dans l'avenir: c'est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis"
Quand la constitution de M. Trudeau nie ces valeurs, nous n'avons pas le droit de l'accepter. C'est pourquoi d'ailleurs, même deux premiers ministres libéraux, fédéralistes éternels et inconditionnels n'ont pas voulu signer ce document ; ils manifestaient en cela un certain respect pour leur nation qui est tout à leur honneur. Malheureusement soit par faiblesse, ou manque de courage, ils se retrouvent encore aujourd'hui dans le camp du non! Ce qui me semble une contradiction évidente!
Ce qui se passe actuellement au Canada est la conséquence inévitable du fait que, pour certains , la valeur suprême au Canada n'est malheureusement pas le bien-être des canadiens, elle n'est pas non plus le respect des valeurs démocratiques et des valeurs communautaires, elle ne consiste pas davantage dans le respect des personnes: la valeur suprême pour certains politiciens se situe à l'opposé du bien commun: elle a pour nom: l'unité canadienne. L'unité canadienne exclue toute reconnaissance de l'autre et toute possibilité de changement politique en ce sens, i.e. toute réorganisation qui respecterait les diversités régionales, ethniques ou nationales, de la communauté canadienne.
Cette unité canadienne me rappelle les
totem des sociétés primitives: ils incarnaient la sécurité de chacun. Le totem
ébranlé, tout le village était déstabilisé, car on perdait une référence
essentielle. Entendez certains politiciens parler de la brisure
du Canada, avec un trémolo dans la voix;
n'est-ce pas une réaction tribale caractérisée? "Séparation" affirme Michel
Bélanger, cela signifie qu'une partie du tout qu'est le Canada est brisée; c'est
une catastrophe! Quel raisonnement puéril; comment M. Bélanger peut-il faire
mine d'oublier que le véritable enjeu de la question référendaire consiste dans
la reconnaissance de notre peuple par les canadiens. Que la brisure qui lui fait
mal au coeur est déjà inscrite en toutes lettres dans la constitution de
M.Trudeau. Nous sommes donc aux prises avec un intégrisme politique.
Tout est désormais permis au nom de ce totem; les autres valeurs doivent être subordonnées à cet absolu. Tout ce qui s'oppose à ce totem, doit être combattu avec le plus grand acharnement.
B- LA CONSTITUTION DU FUTUR PAYS DU QUÉBEC
C'est pourquoi monsieur le Président, je souhaiterais que dans un Québec souverain, une telle aberration ne soit pas possible.
Car nous voulons que le futur pays du Québec soit le site d'une société ouverte, animée d'un esprit de liberté, de fraternité et d'égalité, une société qui met à la base de ses valeurs les valeurs humaines, en particulier la dignité de la personne. C'est pourquoi je formulerais trois propositions qui, à mon avis, rendraient impossible toute forme d'absolu menant à l'intégrisme politique dont nous avons fait l'expérience plus spécialement depuis 1982 :
1- Que la Constitution du futur pays du Québec soit non pas une constitution rigide, incapable d'évolution, mais une constitution souple. En cela nous serions en bonne compagnie puisque plusieurs pays comme l'Angleterre et Israël pour ne nommer que ceux-là, ont une constitution souple.
Une constitution souple dans la plupart de ses articles couperait dans ses racines toute velléité d'imposer un principe absolu. Elle rendrait possible une évolution politique plus respectueuse des réalités sociales.
On sait qu'avant 1982, les procédures d'amendement à la constitution canadienne n'étaient pas très claires. La Conseil privé de Londres qui, historiquement, était le gardien de l'esprit de la loi britannique de 1867 avait permis un premier accroc en 1949, lorsque le gouvernement de M. Louis St Laurent a osé amender la constitution sans l'approbation des provinces. Cependant, il était encore possible, théoriquement, avec un minimum de bonne volonté de la part d'Ottawa, de faire des ententes qui auraient permis à la communauté canadienne de s'adapter aux réalités nouvelles. Malheureusement, M. Pierre-Elliot Trudeau a verouillé, en la rendant rigide, la constitution. Comme un Croisé du Moyen-Age avant de partir pour la guerre, il lui a mis une ceinture de chasteté dont personne, jusqu'à ce jour, n'a retrouvé la clé! Il est certain que nous croyons toujours illégitime, bien que non illégale cette initiative indécente.
Monsieur le Président, nous devons tirer la conclusion qui s'impose: comme l'ont démontré à satiété les événements qui ont entouré le Lac Meech et Charlottetown, la probabilité qu'un changement soit possible est aussi nulle qu'un gain à la lotto. Ceux qui prétendent le contraire, comme le parti libéral de M.Johnson, sont des marchands d'illusions; ils sont les premiers à faire de la constitution canadienne un lit de Procuste...
Il faut se rendre à l'évidence qu'un Québec moderne ne saurait imiter la constitution canadienne sous cet aspect. Il faut à la fois s'inspirer de ce qu'il y a de meilleur dans la constitution canadienne, tout en nous assurant que la constitution québécoise consacre notre pays comme une terre de liberté; qu'elle soit la Terre des hommes, c'est-à-dire des valeurs humaines et de la paix comme on l'appelait en 1967 lors de l'exposition universelle de Montréal.
2- La seconde proposition qui, à mon avis, pourrait contribuer à assurer le respect des valeurs que nous mettons à la base de notre société, consisterait dans l'établissement d'une séparation réelle des pouvoirs. Actuellement, nous savons que les premiers ministres fédéral et provinciaux cumulent effectivement les pouvoirs exécutif et législatif. Nous avons-là en fait une dictature déguisée. Le premier ministre est celui qui fait et défait le cabinet. En fin de compte il peut influencer à volonté le gouverneur général qui est effectivement nommé par lui et le Sénat qui n'est pas élu.
Les avantages d'une séparation réelle des pouvoirs sont très importants. Elle assure une meilleure protection des citoyens contre les abus du pouvoir; elle assure le respect des libertés démocratiques. Ainsi par exemple, chez nos voisins du sud, le Congrès ( Chambre des représentants et Sénat) qui est l' organe législatif, et le Président qui constitue le pouvoir exécutif ne peuvent se détruire. Ce qui fait qu'en bout de ligne, c'est l'électorat qui devient le juge capable de trancher... Dans un tel système, il devient presque impossible de voir le pouvoir exécutif poser un geste qui soit illégitime.
3- Enfin, si l'on veut moderniser quelque peu le pouvoir législatif, il faudrait à mon sens, repenser le parlementarisme actuel. Car ce système ne répond plus aux exigences d'un Etat moderne. Cela s'entend facilement quand on songe qu'au siècle dernier le rôle de l'État n'était pas très complexe et n'exigeait pas une compétence bien spécialisée puisque qu'il n'était pas interventionniste. C'était l'âge d'or du libéralisme économique...la loi du laisser faire. Mais depuis, les besoins de la société se sont multipliés; ils ont atteint un degré de complexité très élevé. Ce qui nécessite des appareils d'Etat beaucoup plus efficaces.
Cela s'entend aussi facilement puisque la société actuelle n'est pas comme au siècle dernier , une société monolithique. Elle a évolué considérablement. Depuis trente ans, le peuple québécois a atteint un degré de compétence incomparable dans pratiquement tous les champs d'activités. C'est d'ailleurs l'une des raisons qui nous poussent à vouloir être maître de notre destin, à prendre nous-mêmes les décisions qui nous concernent, à prendre notre place dans la communauté internationale sans être obligé de demander la permission à qui que ce soit. Cette pression que nous exerçons actuellement sur le reste du Canada, ira sans doute en s'amplifiant dans les prochaines années. Elle est le signe de la maturité des québécois.
Si l'on veut que le Québec réalise ses objectifs d'ouverture sur le monde, il doit se doter d'un système parlementaire moderne. Pour être efficace, le Parlement devra abolir ce principe dépassé, de la discipline de parti, qui favorise un dialogue de sourds à l'Assemblée Nationale. Depuis des décennies on passe son temps à s'opposer pour s'opposer. Il y aurait mieux à faire, Monsieur le Président, j'imagine.
Je propose donc d'abolir la discipline de parti, ce principe qui force la démission d'un gouvernement mis en minorité par un vote de l'Assemblée Nationale.
Enfin, je souhaiterais que le gouvernement du futur Québec souverain s'empresse de repenser le rôle des députés et des technocrates afin que ceux qui sont les responsables des décisions importantes soient vraiment redevables de leurs activités devant la population.
En terminant, Monsieur le Président, je voudrais dire simplement à mes concitoyens;
En ce moment historique où nous pouvons contribuer à la naissance d'un nouveau pays qui nous ressemble, de grâce oublions pour un moment nos luttes partisanes, fratricides; elles nous ont fait tant de mal depuis des générations; donnons à nos enfants une raison d'être fiers d'être québécois. Donnons leur de quoi nourrir leur rêve...
Et vous québécois de souche plus récente, écoutez la voix de ceux qui ont vécu cette évolution de 450 ans d'histoire. Le moment présent est gros de tout un passé qu'il serait inconvenant d'oublier. Pour bien comprendre les enjeux du temps présent, il faut parfois bien comprendre le passé qui l'a suscité. Souvenez-vous que le pays du Québec vous accueille avec confiance. Il croit vous honorer en espérant beaucoup de vous, comme nous serions honorés nous mêmes de recevoir votre aide pour donner à notre pays la place qu'il mérite au sein la communauté internationale.
Claude Collin
[1]Le
Général DeGaulle avait un jour rappelé, face à un Kroutchev en furie, cette
pensée d'Eschyle: "l'orgueuil est fils du bonheur et dévore son père"![]()
