Quel vote ethnique?
par Claude Collin
Cet empressement de beaucoup de gens à condamner
la déclaration de M. Parizeau, au soir du 30 octobre, n'est pas tellement
surprenant. Il y a si longtemps déjà que l'on entretient la confusion et
l'ambiguïté autour du problème canadien! M.Parizeau est allé au fond des choses
en ramenant tout d'un coup le problème
canadien
à ses vraies dimensions: celles des rapports entre deux nations.
Ce sont les contraintes historiques qui ont réduit la nation française du Canada aux limites d'une province. Placés sur la défensive par l' argumentation de M.Trudeau (depuis 1966), accusant les souverainistes de nationalisme ethnique, les stratèges de la souveraineté ont peu à peu fait prévaloir l'idée que la nation québécoise était territoriale. Cela est vrai. Mais il ne faut pas, suite à cela, faire trop bon marché de toute notre histoire, vieille de 450 ans. En insistant sur cet aspect territorial, on rend notre position difficilement compréhensible par les immigrants ne partageant pas notre culture et notre langue; en épousant la culture anglaise du Québec, comment pourraient-ils penser autrement qu'en termes de "provinciaux"? D'où l'exploitation de l'idée d'unité canadienne et surtout de séparation par les adversaires de la souveraineté.
Le vrai problème, nul ne l'exprima mieux que Diefenbaker (un siècle après Lord Durham) lorsqu'il s'écria: "One Canada, one nation". Ces paroles sont, à l'égard des québécois francophones, beaucoup plus offensantes que celles de M.Parizeau à l'égard des allophones du Québec. Car elles nient notre existence comme l'une des deux nations fondatrices du Canada de 1867. En niant notre existence comme peuple, elles nient aussi nos droits. Les termes d'"unité canadienne" ne font que perpétuer cette négation.
Le vote négatif du 30 octobre est perçu par plusieurs comme une confirmation de cette négation de la part de nos concitoyens québécois allophones. Suite à cela, M.Parizeau prend acte que les allophones d'ici préfèrent faire partie de la nation anglaise du Canada, l'une des deux nations fondatrices. On ne peut nier ce fait. C'est leur droit et malgré tous les efforts, nous n'avons pu les gagner à notre cause.
En disant les choses comme elles sont en réalité, M.Parizeau nous invite tous à la réflexion...surtout si nous songeons après coup, au grand nombre de nouveaux citoyens de dernière heure à qui on s'est empressé de donner le droit de vote. Nous pouvons supposer que M.Parizeau se référait surtout à ces nouveaux voteurs pour dire que nous avons été battus par "l'argent et "des" votes ethniques".
Nous sommes quand même loin des déclarations de P.E. Trudeau qualifiant le vote des québécois francophones de tribal. Ceux qui, aujourd'hui, tombent à bras raccourcis sur M.Parizeau, étaient alors bien silencieux, il me semble...
Que le premier ministre nous ait rappelé cela, au soir du référendum, ne scandalisera que ceux qui craignent les accusations frivoles de racisme. Nous devrions pourtant être immunisés contre ces accusations gratuites, dont la source est intarissable et unidimensionnelle. Au fond, M.Parizeau n'a rien dit d'autre que ce que tout le monde savait déjà.
Aujourd'hui, (mars 2004) huit ans après cet événement, le premier ministre canadien d'alors (M.Jean Chrétien)vient confirmer les dire de M. Parizeau.
En effet, au sujet du "scandale des commandites" il affirme que (il s'agit de quelques centaines de millions) c'était "payer peu pour faire perdre le referendum au Québec!"
Remarquons qu'il a dit :"pour faire perdre son referendum au Québec", parce que c'est le Québec qui a perdu, comme la victoire aurait été celle du Québec. C'est une question existentielle!
M. Parizeau était donc en droit de parler au nom du Québec et de dire: ce qui "nous" a battus.
Ajoutons à cela qu'un grand nombre de personnes ont reçu dans les dernières semaines de la période référendaire un certificat de citoyenneté afin de pouvoir voter. Certains de mes élèves, au pays depuis peu, m'ont affirmé qu'ils en étaient eux-mêmes surpris. Or ces gens se croyaient obligés de voter non.
Tout cela mis ensemble, pouvons-nous croire que le referendum fut un exercice vraiment démocratique? Dans un tel contexte, on peut donc comprendre les paroles de M.Parizeau. Il faudrait bien que chacun assume ses choix...si tant est qu'on en soit fier. Quant aux lieutenants de M. Parizeau qui furent les premiers à le blâmer, je pense que la moindre des choses aurait été de se taire. Ils ont préféré avoir peur "de ne plus être montrables" et rejeter avec mépris celui qui avait su conduire son peuple tout près de sa pleine réalisation.
Le vrai gagnant aux yeux de l'histoire
La vraie bataille, pour un chef d'État, est celle de l'honneur. Celle-là, Jacques Parizeau l'a gagnée haut la main, par sa dignité, sa noblesse et son idéalisme.
P
eu d'hommes d'État, dans notre histoire pourtant
fertile en grands hommes, ont atteint à cette stature. Lui , et sans doute
Honoré Mercier ainsi que
René Lévesque , se détachent de ce groupe d'hommes remarquables, parce que plus
que tout autre, ils ont façonné l'avenir de leur peuple dans l'honneur et la
dignité; et plus que tout autre, ils ont été victimes d'adversaires peu
scrupuleux, qui n'ont reculé devant aucun mensonge pour les abattre.
Heureusement, l'histoire oubliera rapidement ces gens; mais elle retiendra
l'oeuvre de cet homme d'Etat génial.
En l'espace de quelques années, M.Parizeau a fait franchir à notre peuple des pas de géants. L'histoire reconnaîtra sans doute qu'il fut le véritable bâtisseur du Québec moderne. Les instruments actuels de notre développement économique sont le fruit d'une compétence extraordinaire, qu'il a toujours su mettre au service de la communauté.
Les grandes oeuvres, celles qui résistent au temps, sont toujours le fruit d'une grande passion. La passion du Québec de M.Parizeau ne s'est jamais démentie, jusqu'à maintenant. Mais son oeuvre n'est peut-être pas terminée. Accepterait-il alors de continuer encore un peu de temps, jusqu'à la réussite totale? J'imagine que beaucoup de nos concitoyens le souhaitent ardemment.
Tout se vaut car tout est pareil
Il y a pourtant une autre dimension à ce constat de Jacques Parizeau, quand il affirme que ce qui nous a battus "c'est l'argent et des votes ethniques essentiellement". On a peur des mots au point où notre société et davantage nos media, sont affectés par le syndrome des vierges offensées et celui de Pinocchio. En politique surtout,il ne faut jamais parler de la vraie question et surtout ne jamais nommer les choses par leur nom. Le mensonge est courant comme on dit eau courante.Seule l'image compte, une image uniforme, qui ne dérange personne et qui nivelle de toute part.
Allan Bloom (in L'âme désarmée, essai sur le déclin de la culture générale ) a déjà mis en lumière ce principe de base de l'éducation américaine, qui s'enracine dans la conception démocratique de nos voisins du Sud: tout se vaut parce que tout est pareil. Dans cette perspective, tout conflit issu des différences économiques, culturelles ou autres, est injustifié, parce que les citoyens constituent des atomes identiques, ayant tous les mêmes droits individuels.
L'Amérique a donc trouvé depuis longtemps un moyen d'étouffer sa conscience: il s'agit de ne pas nommer les choses dont il faudrait tenir compte et, à la rigueur, utiliser des termes insignifiants.
Chacun devrait savoir qu'on ne peut plus dire de quelqu'un qu'il est menteur, mais "politically correct"; il n'est pas sourd, mais malentendant; il n'est pas un sans-abri, mais un itinérant; il n'y a pas des riches et des pauvres, mais des bien nantis et des moins bien nantis, non pas des malades mais des bénéficiaires, etc.
M.Parizeau, heureusement, est allergique à cette dimension de la vie politique.
sites d'intérêt à ce sujet:
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