LES MYSTÈRES DE L'EXISTENCE
ET LA DIGNITÉ DE L'HOMME
par Jamil Haddad
Les mystères de l'existence
Le mystère n'est pas seulement là où la pensée se trouve devant l'insaisissable ou l'inexplicable des phénomènes de la nature ou (les événements de la vie. Il est partout dans l'existence pour peu qu'on y réfléchisse. Et c'est dans la mesure où l'on est entouré de mystères que la pensée cherche à comprendre et se lance dans la quête des origines et des raisons d'être, et c'est dans la même mesure que le champ des mystères s'approfondit et la réflexion s'avère à elle même mystère.
Le mystère est partout : dans l'univers physique, dans la nature, dans le phénomène de la vie, dans le monde humain. Il est dans l'infiniment grand comme dans l'infiniment petit, dans l'invisible et le visible, dans l'inconnu et le connu.
Le mystère est dans les milliards de galaxies, formées chacune de milliards d'étoiles et de planètes..., dans leur formation, dans le mouvement qui les anime et les lois qui régissent leur mouvement, dans leurs transformations et régénérations sans fin.
Il est dans la constitution particulière de notre planète, dans l'ensemble des conditions qui ont permis la naissance de la vie et la prolifération de l'immense variété des espèces vivantes.
Le mystère est au coeur de 1'atome : dans la structuration de ses éléments et dans le champ énergétique dans lequel certains de ces éléments sont en perpétuel mouvement.
Il y a mystère dans les ondes qui peuplent notre atmosphère transportant, à des fréquences infiniment distinctes, les messages de la pensée et de l'imagination sous forme d'images et de sons, ou encore les signaux qui commandent des engins sophistiqués à des distances astronomiques.
Mystère est le phénomène du vivant comme tel, dans ses propriétés spécifiques, depuis le simple mouvement autonome jusqu'au psychisme dans ses diverses manifestations, en passant par les phénomènes de nutrition, d'auto régulation et d'auto défense, de croissance et de reproduction...
Le mystère est dans la constitution et le fonctionnement de la cellule vivante, celle "usine" qui produit l'énergie de la vie par de multiples réactions chimiques. Il est surtout dans les corpuscules microscopiques portant le code génétique qui détermine l'identité, l'originalité et la destinée de chaque être vivant.
Plus on monte dans l'échelle des êtres plus le mystère réside dans l'intériorité qui les définit. Le psychisme animal, le savoir faire instinctif, tout simple qu'il soit, s'avère impeccablement adapté à une étonnante finalité naturelle, inscrite dans une forme de "sagesse" cosmique universelle
Un des grands mystères est indéniablement le psychisme humain : les besoins, profonds, le caractère original de chaque individu, les aspirations â la vie, à a joie, à l'absolu... Enfin le mystère des mystères est par dessus tout cette conscience qui "informe" la totalité des phénomènes psychiques et qui est à l'origine de la réflexion, de la parole, à l'origine du monde des significations, du savoir, de l'invention, des valeurs...
ccollin/conception/myster2.jpg">

Le progrès de la connaissance et les mystères
Les mystères de l'univers, de la nature, du vivant, de la conscience, se rapportent à l'origine première et à la nature des êtres et des choses, mais surtout à leur sens et leur finalité. D'ailleurs, au niveau du mystère, les causes premières, la nature des choses et leur raison d'être sont indissociables.
Paradoxalement, plus notre connaissance des phénomènes progresse, plus le mystère s'affirme et se précise, au delà du connu et du connaissable : l'hypothèse du "Big Bang" ne fait que cerner davantage le mystère de l'origine première de l'univers. L'idée du mouvement circulaire ne saurait esquiver les questions du commencement et de la fin. L'origine et la fin du temps ou du mouvement s'avèrent encore plus mystérieuses, et un univers "sphérique" à la fois illimité et fini n'appartient pas moins à un espace mystérieusement infini.
Par ailleurs, la science a découvert les éléments de base qui seraient à l'origine de la vie ainsi que les conditions qui régissent leur combinaison et leurs transformations, mais la science n'a point réussi à déterminer l'énergie et les lois qui expliquent l'organisation de l'être vivant. Elle n'a pas trouvé non plus l'explication de l'origine et la diversité des espèces vivantes ni les mécanismes biologiques et instinctifs qui en assurent la conservation et la reproduction.
On a pu décomposer la cellule vivante et identifier ses éléments constitutifs, mais on n'a pas pour autant découvert la nature de la vie qui l'anime, on n'a pas réussi à faire la synthèse d'une cellule à partir de ses éléments.
On est parvenu à connaître les conditions de la formation de la pensée dans le cerveau et à déterminer le rôle du langage à la fois comme produit et comme élément constitutif de la pensée abstraite. Toutefois, l'essentiel reste à expliquer notamment la nature particulière de la pensée qui s'exerce dans l'intentionnalité de la conscience, dans l'intériorité de l'intuition, de la compréhension, de la création dans le sentiment de l'évidence ou de la valeur.
La pérennité de la question
S'interroger sur les secrets et mystères de l'existence n'a rien de nouveau. L'homme primitif, tout préoccupé qu'il fut par les conditions de vie et de subsistance, ne manquait pas d'étonnement et d'interrogation devant les questions d'origine et de raison d'être. Il trouvait les réponses à ses interrogations dans les mythes. Tous les peuples sans exception ont eu leur mythologie. Seulement les mythes, oeuvre de l'imagination, ne reconnaissent pas les mystères bien qu'ils les supposent. Les religions prennent la relève en offrant aux mêmes questions des réponses plus élaborées et plus compatibles avec le développement de l'esprit et ses exigences. Le mystère joue un rôle important dans la religion parfois comme manifestation du sacré, parfois comme limite de notre savoir. Enfin, la pensée métaphysique, qui s'est développée parallèlement à l'interprétation religieuse et qui fait appel à la raison afin d'obtenir une évidence claire sur les questions d'origine et de raison d'être, ne fait que confirmer le caractère impénétrable des mystères. Elle s'est développée à travers controverses et confrontations dans la mesure où la pensée se heurtait continuellement à des mystères.
Le mystère, fondement de la dignité de l'homme
Notre réflexion ne porte pas sur le mystère, pour lui-même, mais sur la situation de l'homme dans ce monde plein de mystères.
Comme partie du monde, l'homme participe du tout à travers le mystère. Sa conscience fait de lui l'être le plus mystérieux. C'est par sa conscience qu'il a produit son propre monde et toutes les manifestations de l'esprit témoignent de ce pouvoir mystérieux. D'autre part, comme conscience des mystères du monde et comme conscience de soi, il est l'être privilégié, car il n'y a de mystère que pour la conscience qui cherche le sens et l'intelligibilité. Ainsi ce qui fait de lui un mystère fait également sa grandeur et sa dignité. Il confère à son être un sens et fournit un fondement de valeur à son rapport à autrui, au monde et à lui-même.
Si la dignité de l'homme découle du pouvoir de la conscience et de son rapport aux mystères, cela n'exclut pas sa réalité corporelle et sa relation matérielle au monde. Notre point de départ est le mystère et celui-ci n'est pas limité aux phénomènes de l'esprit. Nous envisageons la dignité de l'homme dans son être global et dans son existence concrète et historique. Les deux ordres de réalité, matérielle et spirituelle, ne demeurent pas moins distincts et leur rapport est un rapport de finalité. La dignité de l'homme tient à sa condition comme être du monde, mais voué par sa conscience au dépassement de sa condition vers un monde de valeurs.
Cette vision n'est pas propre à une orientation philosophique particulière. Des pensées aussi diverses que celle de Jésus, de Platon, de Kant, de J.J. Rousseau... affirment implicitement ou explicitement la dignité de l'homme comme fondement de toute valeur morale :l'Homme est une valeur en soi..."; Il est créé "à l'image de Dieu"; L'homme "ne peut jamais être considéré comme un moyen mais toujours comme une fin''; Il doit vivre par et pour ce qui fait de lui un être à part... Toutefois le fondement de cette dignité diffère d'une philosophie à l'autre. Certaines la situent en dehors du monde, d'autres dans la réalité existentielle de l'homme.
Le point de vue des mystères fait le lien entre les deux niveaux de réalité. C'est la connaissance du monde qui débouche sur le mystère, mais le mystère s'ouvre à un principe supérieur qui dépasse les phénomènes connus et connaissables du monde. Et c'est en fonction des deux ordres de réalité que la conscience s'affirme et donne à l'homme sa dignité. Ainsi sur le plan personnel comme sur le plan social et historique, la dignité de l'homme constitue à la fois un fondement et un critère à ses valeurs.
La dignité de l'homme et les valeurs morales sur le plan personnel
Dans cette perspective, le bien et le mal se définissent en fonction de la dignité de l'homme. Le mal serait ce qui porte atteinte à cette dignité. Le mal "ontologique", pour ainsi dire ce qui affecte sa condition existentielle, son activité, ses capacités, son équilibre mental et physique; le mal moral ce qui affecte sa dignité sous l'angle de la finalité : de ce qu'il fait de sa vie, de ses capacités, de son intelligence...
En effet, rien n'est plus humiliant pour un être humain que d'être réduit à sa réalité biologique, végétative. Rien n'est plus aliénant que d'être traité comme un objet ou une fonction, objet de plaisir ou fonction économique. Rien n'est plus appauvrissant que de voir ses horizons de bonheur réduits à la conservation de soi, à la sécurité ou à la satisfaction de besoins purement matériels.
Dans cette même perspective, les fonctions végétatives de la vie ne se justifient pas par elles-mêmes et les besoins spécifiques de l'homme ne se ramènent pas à l'instinct de conservation. La propriété fondamentale de la conscience est de porter l'homme au dépassement de soi, de sa condition initiale et de tout ce qui peut l'asservir ou tout simplement limiter ses horizons.
La pensée dans tout son potentiel n'est pas formée pour être uniquement au service des besoins de conservation ou de sécurité ni pour faire un usage dégradant des richesses de la nature et de la vie. Nous reconnaissons davantage l'importance originaire de nos capacités mentales lorsque nous nous trouvons incapables de les développer ou de les exercer en fonction de notre dignité comme dans les cas de maladie, de vieillissement, de handicap physique ou économique, de défaillance culturelle...
Le plan historique
Sur le plan historique, la dignité de l'homme peut être compromise par la situation sociale, économique ou politique; par le désordre familial, la servitude sociale, la misère, l'oppression politique, la guerre et toutes les formes de violence.
Il y a toujours une part d'aliénation inhérente à la condition sociale et historique de ]'homme, et le degré d'aliénation peut varier selon les situations particulières. Mais la dignité de l'homme demeure le critère de cette aliénation et un fondement de légitimité des mouvement qui s'engagent à changer les situations particulières ou à les conserver. Les grandes causes nationales (la soi-disant mission historique de la nation, la raison d'état, la croissance économique, l'efficacité bureaucratique), ne peuvent être des fins en elles-mêmes, ne peuvent constituer une justification au mépris de la dignité humaine.
Dans les sociétés occidentales, dont les conditions économiques, le régime politique, les moeurs sociales, sont développés, la vie collective est malheureusement dans la plupart des cas mobilisée, contrôlée par les intérêts et pouvoirs mercantiles qui détournent les consciences des richesses du monde et de ses mystères.
La satisfaction morale et spirituelle
Ainsi la situation de l'homme, en rapport aux mystères du monde, lui confère une dignité qui sert de fondement à ses valeurs. Également, le sens de dignité comme valeur fournit à l'homme une satisfaction morale et spirituelle susceptible de combler la totalité de son être. 1-es plaisirs matériels, les jouissances physiques les plus intenses ne sauraient égaler la joie de l'âme dans l'expérience existentielle de l'amour, de l'affection, du don qui fait le bonheur de quelqu'un, de l'activité créatrice ou encore... de la méditation sur l'existence et ses mystères!
Un tel sentiment croit avec la richesse de la conscience et cette richesse est fonction de notre rapport au monde et à ses mystères.
Même devant les aspects tragiques de la vie, la pensée éprouve une satisfaction particulière à assumer sa dignité face au destin, en se prouvant à elle-même comme pensée de soi et de la vie. Elle vie l'expérience de sa dignité au coeur du tragique autant que dans l'affirmation de soi et dans le succès.
Sens et rôle des mystères
S'il est vrai que le progrès de nos connaissances nous dispense, au niveau des phénomènes, de chercher des explications en dehors du monde "sensible", il n'est pas moins vrai que, sur le plan des valeurs morales et existentielles, nos connaissances nous portent à chercher des fondements dans les mystères du monde.
Ainsi, loin de déboucher sur le néant et de provoquer le sentiment du non sens, de l'absurde, le mystère valorise le monde et la pensée à la fois. Il dévoile la richesse du monde autant que la dignité de la conscience. Mais le sens ultime du mystère c'est qu'il renvoie à une réalité suprême qui dépasse notre conscience et pour laquelle le mystère n'est point mystère.?
