Comment élaborer une théorie
Première partie : L'étape personnelle
Une fois l'analyse terminée, nous sommes prêts pour entreprendre la phase la plus spécifiquement philosophique de la réflexion. Tout naturellement, nous devons nous élever au niveau de la théorie, c'est-à-dire de l'idée éclairante qui sera constituée de l'ensemble des réponses à nos interrogations. Car solutionner un problème philosophique, c'est voir clair, c'est comprendre le sens, c'est faire ressortir les distinctions, les nuances, les éléments qui font apparaître l'évidence, la cohésion.
Pour plus de clarté il est bon de diviser cette phase en trois étapes distinctes: la première étape est totalement personnelle car l'étudiant va puiser en lui-même les moyens de l'évaluation de sa pensée; la seconde étape est vraiment celle des philosophes qui ont abordé la même question et qu'il convient de consulter; enfin, dans la troisième partie, il s'agit de faire le point en précisant la portée de la théorie élaborée.
Les moyens d'une confirmation personnelle de la pensée
L'analyse a fait découvrir le problème philosophique soulevé par la prise de position et le sujet sur lequel portait cette prise de position. Dans ces conditions, deux chemins s'ouvrent pour approfondir la pensée. Soit que l'on parte du problème lui-même: soit que l'on se penche sur le concept central de l'expérience.
1 - Partir de la conclusion de l'expérience
La première voie consiste à faire la critique de la conclusion de l'expérience vécue en cherchant à résoudre le problème entrevu. Pour ce faire, l'auteur peut choisir la méthode qui lui sied le mieux: celle de la dialectique ou celle de la normalité.
a) Le recours à la contradiction (dialectique)
La reformulation de la pensée, à la fin de l'analyse, a permis de "poser" une affirmation, ou d'affirmer une position. Or, toute position, ou prise de position, est relative à la position contraire. Par exemple: si j'affirme que le conformisme est un critère valable de l'action, c'est par opposition à une position contraire qui soutiendrait qu'il existe d'autres critères plus valables, ou que celui-ci n'est pas valable pour telle ou telle autre raison. C'est donc sur ce plan que je devrai argumenter et chercher les raisons les plus valables pour démontrer le bien-fondé de ma position.
L'avantage de ce procédé est qu'il excite la pensée et qu'il conduit directement au coeur du problème. Le fait de chercher une prise de position contraire à celle de la proposition met en place le «concept central» de l'expérience. Ainsi, dans le dernier exemple on est conduit à préciser la notion de "valeur" de l'action, ce qui est bien un problème fondamental de la philosophie.
Mais il comporte d'autres avantages qui ont été mis en lumière par Guitton dans son Nouvel Art de penser (en particulier le chapitre sur la contradiction), citant Platon, Aristote, St Thomas d'Aquin et bien d'autres grands philosophes dont:
Kierkegaard : «Le paradoxe est la passion de la pensée; un penseur sans paradoxe est comme un amant sans passion».
Pascal : «L'homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant.» Ainsi, Pascal met d'abord en lumière la fragilité de l'homme, sa faiblesse, sa finitude; mais il ajoute l'antithèse de cette affirmation.
«Il s'agit, selon Jean Guitton, d'imaginer que nous avons en face de nous un adversaire raisonnable et qui soutienne raisonnablement le contraire de ce que nous pensons. Alors nous établirons notre pensée par un double mouvement: le premier consistera à exposer les arguments des adversaires (…) et le second à montrer ensuite la fragilité de ces raisons.»
Il faut aller chercher tous les arguments qui pourraient contredire cette prise de position, car "la considération des thèses contraires prépare l'oeuvre de la science", selon Aristote (cité par Léon Robin, in La Pensée Hellénique, P.U.F., p.171 ss).
Au fond, cette méthode implique qu'un troisième terme soit toujours nécessaire pour concilier les oppositions, car le dualisme conduit à des absolus qui s'affrontent et mènent ainsi au monisme. C'est la source de tous les intégrismes politiques, religieux, ou idéologiques.
b) Le recours à la méthode de la normalité
Il faut chercher l'harmonie des contraires, l'ajustement des oppositions ou la triade par opposition au dualisme. L'important, c'est de tenter de faire la part des choses. On peut bien dire «chacun sa vérité», mais à la condition de savoir qu'aucune vérité particulière n'est absolue. On peut, si l'on préfère, recourir à la méthode de la normalité.
La «normalité» peut être entendue ici en deux sens:
- ce qui «devrait» être;
- ce qui est "cohérent", compte tenu de la signification de chacun des termes de la proposition en question, et ce qu'elle met en cause.
La question que l'on doit se poser est évidemment celle-ci: «Cette prise de position est-elle normale étant donné ce que je pense par ailleurs?» On fait donc ainsi un retour sur ses connaissances acquises en d'autres domaines : ce qui permettra de réaliser l'intégration de la pensée.
Cette méthode est souvent utilisée avec succès par les étudiants. Il est possible d'avoir recours à quelques arguments pour appuyer la prise de position.
2 - Partir du concept central
La seconde voie consiste à se pencher sur le concept central de l'expérience pour le préciser sous tous ses angles. Il s'agit de la méthode des quatre questions ultimes. Cette méthode consiste à faire le tour du concept central en essayant de préciser les quatre causes (les raisons d'être) qui permettent d'approfondir et de préciser une question. Au sujet du concept central, on doit se poser les questions suivantes (nous utilisons ici un exemple matériel facile pour mieux saisir le sens des quatre questions ultimes):
a) Quels sont les éléments qui le constituent (cause matérielle)? Par exemple, prenons des lunettes: elles sont généralement constituées de plusieurs éléments comme les verres, un support, des montants et tout ce qui constitue une monture.
b) Qu'est-ce qui distingue spécifiquement cet objet des autres objets constitués fondamentalement des mêmes éléments (cause formelle)? Il convient donc de dire en quoi ces lunettes se distinguent d'un microscope qui serait constitué des mêmes éléments, ou d'un télescope (ce serait sans doute la disposition la structure des éléments).
Ces deux premières questions portent donc sur la nature d'une chose, d'un phénomène, d'un être.
c) De quoi ou de qui est-il le produit (cause efficiente)? Il s'agit ici d'indiquer soit l'origine, soit la source des facteurs qui font exister le phénomène en question. Au sujet des lunettes, il s'agirait d'une part des techniciens, de la provenance des matériaux, et peut-être aussi de l'origine ou de l'invention des lunettes.
d) Quelle est sa destinée (cause finale), c'est-à-dire son rôle, son destin, son avenir, ce en vue de quoi il est ce qu'il est? Par exemple, à quoi servent les lunettes, en vue de quoi elles ont été inventées, ou en vue de quoi elles sont ce qu'elles sont?
Ces questions nous situent certainement au Coeur de toute philosophie. Mais il ne faut pas hésiter à recourir aux données scientifiques accessibles sur ce qui constitue le thème de notre recherche. On doit tenter quand même de répondre soi-même à ces questions, même si on ne peut en dire grand chose parfois. De toute façon, l'étape suivante apportera de l'eau au moulin.
Seconde partie : L'étape de la philosophie écrite
Cette deuxième étape de la recherche est très importante, car elle nous permet de nous mettre au courant de ce qui a été pensé, discuté, évalué par les philosophes, en rapport avec le problème que nous traitons. Cela nous permet d'ouvrir notre pensée à celle des autres et de lui conférer ainsi une certaine objectivité tout en enrichissant notre information.
Cette phase de la recherche est habituellement longue. Afin de faciliter cette tâche, il faut se rappeler qu'il existe des manuels (qui sont de véritables compendium de la philosophie écrite), dans lesquels nous retrouvons presque tous les problèmes de philosophie, classés selon certaines catégories ( en général il s'agit des problèmes relatifs à la connaissance et à l'action).
1 - Le problème de la vérité
Une première catégorie de manuels regroupe tous les problèmes relatifs à la connaissance, qui posent en fin de compte le problème fondamental de la vérité.
Ces problèmes sont généralement traités dans des ouvrages qui portent sur la connaissance, la logique ou l'épistémologie et la psychologie rationnelle. On pourrait indiquer, par exemple, des auteurs comme Paul Foulquié, Léon Meynard, Vergez et Huisman, Régis Jolivet.
2 - Le problème de la valeur
Une autre catégorie recouvre les problèmes relatifs à l'activité humaine qui pose au fond le problème fondamental des valeurs.
Les livres qui traitent ces problèmes sont des manuels sur l'action et la morale.
3 - Le problème de l'être
Une troisième catégorie de problèmes porte sur des questions ontologiques et pose les problèmes relatifs à l'être, et se rencontre dans des ouvrages de métaphysique, d'ontologie, de théodicée et de cosmologie.
Parmi les auteurs qui ont utilisé ces catégories mentionnons encore Paul Foulquié, Vergez et Huisman, Léon Meynard, A. Cuvillier, Régis Jolivet.
Il faut sans doute ajouter à cette liste d'auteurs français une liste encore plus longue maintenant d'auteurs québécois, professeurs dans le réseau collégial pour la plupart, dont il est facile de se procurer la liste, bien que ces manuels, plutôt que de partir de problèmes philosophiques, exposent des philosophies particulières. Ils sont sûrement très utiles dans la mesure où le recours à l'histoire de la philosophie peut aider à élargir notre vue sur les questions abordées.
La plupart des enseignants de la philosophie produisent des cahiers de notes abordant les problèmes pertinents au cours dispensés en classe. Ces ouvrages contiennent des textes se rapportant aux problèmes traités dans les cours magistraux. La méthode peut se concilier avec le recours aux textes d'auteurs puisqu'il est possible d'imposer un thème de réflexion.
On peut ajouter à cette liste les principales encyclopédies, comme Encyclopaedia Universalis (le disque compact de l'encyclopédie Encarta). Quant aux ressources que l'on retrouve sur le web, on peut dire qu'elles sont nombreuses et toujours indiquées dans les sites des collèges.
Lorsqu'on est en possession du livre, il faut consulter l'index et la table des matières pour savoir à quel endroit du livre on traite du problème qui nous intéresse. Ensuite, il s'agit de le résumer, d'en faire la critique. Ce travail sera suffisamment long pour bien couvrir le sujet. Il ouvre généralement des horizons nouveaux et permet de sortir de la subjectivité de notre propre position , de donner à celle-ci une plus grande extension et sans doute aussi une meilleure compréhension.
Troisième partie : L'étape de la portée de la théorie élaborée et de la conclusion finale
Si l'on admet la validité de telle théorie, en ce qui concerne tel problème particulier, elle doit être valable dans son application à d'autres cas semblables. Elle peut avoir aussi une portée en d'autres domaines connexes. Enfin, elle peut permettre tout simplement de reposer le problème en d'autres termes, sous un éclairage nouveau, dans une autre perspective.
