
Il faut faire la distinction entre des objectifs philosophiques de l'enseignement de la philosophie et des objectifs pédagogiques, bien que dans la réalité ils soient étroitement liés.
Les premiers sont inspirés par une philosophie, i.e. une conception de l'homme et de la société. Ils se justifient par des arguments de même ordre. Ils portent en général sur la finalité de l'éducation.
Par exemple, l'objectif d'un enseignement visant l'apprentissage de la pensée libre , repose sur la conviction que la liberté de pensée est la valeur que l'on voudrait inculquer à l'étudiant (e).
De même si l'objectif voulu d'un enseignement est de faire prendre conscience à l'étudiant qu'il est un instrument entre les mains de ceux qui dominent la société, on peut dire qu'il s'agit là aussi d'un objectif philosophique.
Tout enseignement en ce sens s'inspire d'une philosophie et a une portée philosophique. Et cela doit être dit clairement afin d'éviter toute ambiguïté.
Déterminer l'objectif pédagogique consiste a traduire en termes opérationnels ces objectifs philosophiques: ce qui peut se faire d'une façon empirique, bien sûr, mais aussi, en s'aidant de la science didactique. De ce point de vue, on doit tenir compte à la fois de la réalité mentale de l'étudiant, ( quelles sont les opérations mentales qui entrent en jeu dans l'apprentissage de la philosophie), et de l'objectif philosophique considéré dans son aspect psychologique, i.e. aussi d'un point de vue mental.
Par exemple dans le cas cité il faut clarifier le processus de la pensée libre, déterminer les opérations mentales nécessaires à cette tâche, les étapes de ses développements, etc. Or cela exige beaucoup de recherches, à base de faits pédagogiques; il faut d'abord faire des hypothèses sur ce qu'est la pensée libre comme opération mentale, sur le comportement mental de l'étudiant relativement à la pensée libre; produire des faits pédagogiques; les recueillir, les classer, découvrir des constantes etc. etc Il faut connaître le degré de développement des étudiants en rapport avec ces opérations mentales. On pourra alors fixer des objectifs qui seront de plus en plus précis parce que l'on connaîtra les vraies carences des étudiants relativement aux tâches qu'exige la philosophie.
Par exemple, être capable d'analyser une pensée, une situation, découvrir un problème philosophique, etc. Mais il faut se rappeler que le but recherché dans l'enseignement de la philosophie n'est pas tant de rendre l'élève capable d'analyser, ou de faire des synthèses, ou de raisonner. Mais de le faire à la façon des philosophes.
C'est d'abord de lui faire découvrir la nature de l'analyse de la pensée, sa fonction dans la vie de l'esprit, sa véritable causalité etc. Car il s'agit de l'analyse en tant que partie d'une activité philosophique. Autrement, si l'on s'en tient à l'utilité de savoir analyser, ou argumenter, on revient à la perspective des sophistes anciens et modernes.
Dans cet esprit et à la lumière de cette distinction entre objectif pédagogique et objectif philosophique on peut comprendre mieux pourquoi le débat pédagogique autour de l'enseignement de la philosophie est toujours quelque chose de délicat.. Car, le débat engagé sur ces questions peut se maintenir au niveau philosophique, sans toujours tenir compte des nuances et de l'approfondissement nécessaires.
Quelle que soit la philosophie que l'on prône, si l'on envisage la philosophie d'un point de vue philosophique on ne fait que tourner en rond: ce qui contribue à discréditer cet enseignement.
On doit se demander qu'est-ce que la philosophie d'un point de vue mental? psychologique? C'est une conception du monde. Ce n'est pas la construction du monde. Elle est dans l'homme. Elle est l'homme dans la mesure et en tant qu'il pense, en tant qu'il construit ses concepts du monde, et qui n'est jamais totalement réalisé.
Il faut bien que la réponse à cette question soit dans l'ordre de l'activité mentale, de la structure mentale. De ce point de vue la philosophie est une activité: la didactique doit clarifier cette activité puisque l'enseignement doit permettre à l'étudiant de réaliser cette activité mentale.
Il faut noter que tout enseignant possède d'ailleurs, même inconsciemment, une hypothèse sur le fonctionnement mental du philosophe d'une part, et, d'autre part, une hypothèse sur le fonctionnement mental de l'étudiant qui apprend à philosopher, puisqu'il doit trouver les moyens appropriés pour que l'étudiant en vienne à faire ce que fait le philosophe lorsqu'il construit sa science. C'est pourquoi on peut affirmer qu'une méthode d'enseignement est une symbiose entre l'activité du philosophe et l'activité du celui qui apprend à philosopher. Tout le problème didactique est dans l'ordre des moyens.
