À la recherche de la justification

ou l'harmonie des sphères

 

 

 

L'expérience philosophique ne serait pas achevée si, après s'être penché sur l'événement pour lui donner sens, après avoir analysé la prise de position surgie de cette première phase de sa réflexion et précisé le problème qu'elle pose, le philosophe n'allait pas encore plus loin dans son désir d'aller au fond des choses. En d'autres termes, suite à l'analyse, le philosophe, du moins c'est notre hypothèse, sent le besoin de surmonter le manque d'évidence et de précision lié à sa prise de position.

 

C'est pourquoi nous avons pensé qu'une troisième opération mentale était nécessaire, que nous pourrions appeler la justification, l'évaluation ou encore la confirmation de la prise de position dont l'analyse montre la "contestabilité". Il s'agit donc de faire la critique de la pensée.

 

 

Mais encore faut-il que cette critique soit spécifiquement philosophique, c'est-à-dire d'une part, qu'elle porte sur la recherche d'une solution au problème philosophique soulevé, et, d'autre part, sur l'essence du concept central et les questions ultimes auxquelles se rapporte la prise de position analysée.(Les raisons d'être)

 

Comme on le voit, la conception de cette troisième opération mentale que nous attribuons à la démarche philosophique, est le résultat d'une conception de la nature de la philosophie. À ce sujet, rappelons simplement que tout enseignant porte déjà en lui-même, consciemment ou non une conception de la démarche mentale imposée par l'apprentissage de la philosophie. (Nous avons proposé une conception provisoire de la philosophie dans un article précédant)

 

La méthode didactique a pour but de nous montrer le chemin de ce questionnement qui conduit à la connaissance profonde de la réalité, en indiquant les étapes à suivre. On peut ainsi parvenir au domaine le plus profond de la pensée où se rejoignent le fond des choses et le fond de soi-même. C'est ici qu'il faut se souvenir que ce qui fait l'intérêt de tous les Socrate de tous les temps, c'est qu'en nous montrant le chemin qui va au fond des choses ils nous indiquent en même temps la voie qui conduit au bout de soi-même.

 

Dans tous les domaines de la culture, que ce soit le droit, la politique, ou la simple discussion de salon, l'argumentation joue, il est vrai, un rôle important. Mais ici, il ne s'agit pas strictement d'argumentation (démonstration), mais plutôt de "monstration", c'est-à-dire, d'une argumentation au sens large du terme. On ne cherche pas à prouver, ni à convaincre mais à montrer ce qui doit être montré, de telle sorte que la pensée soit à la fois cohérente et véridique. Cohérente avec ce que je sais par ailleurs et avec ce que l'on sait par ailleurs d'un point de vue philosophique, c'est-à-dire encore une fois sur le fond de la question. Car c'est en cela que l'argumentation, si elle a lieu, est proprement philosophique, en tant qu'elle porte sur l'essence du concept central. Et véridique car il s'agit toujours de découvrir la vérité des choses.

 

 

Cette démarche nous fait donc pénétrer dans la sphère de la théorie. La théorie consiste dans une construction intellectuelle : Nous ne sommes plus dans le domaine pratique mais spéculatif. Les réponses apportées aux questions soulevées finissent par former un ensemble éclairant, mais approximatif et révisable, et toujours relatif aux autres éléments de la culture. Ce n'est donc pas la production d'un système qui, lui, se présente comme global et définitif. Encore une fois, on ne cherche pas tant à prouver qu'à montrer (comme l'affirment Henri Bergson, Emile Bréhier ou Heidegger et bien d'autres) ce qui doit être montré, de telle sorte que la pensée soit à la fois cohérente et véridique.

 

On peut donc affirmer que la troisième phase de la démarche du penseur consiste à faire la critique de la pensée, à tenter de réaliser l'harmonie entre les sphères du vécu et du conçu, animée et inspirée au fond par la sagesse. C'est vraiment la phase qui donne de l'envergure à la pensée puisqu'elle est à la fois ouverture sur soi et sur le monde, comme nous le verrons mieux dans l'exposé du processus impliqué.

 

 

On pourrait considérer les trois sphères, comme l'expression symbolique de l'esprit philosophique, puisqu'elles portent en elles ce que la philosophie peut apporter de plus précieux.

 

La première sphère permet de produire et d'exprimer une pensée personnelle structurée; la seconde entraîne à comprendre la signification d'un discours, d'une prise de position et à découvrir le problème qu'elle soulève; la troisième, enfin, conduit à rechercher l'idée éclairante qui préside à l'harmonie de la pensée.

 

 Le rôle et les rapports réciproques entre les sphères seraient analogues à ceux qui existent entre les trois cerveaux de la boîte crânienne. (reptilien, mammiférien, cortex cérébral). Ces trois sphères ne constituent pas des strates, ni des niveaux en spirale.

Eric Fottorino, pour faire la  description des trois cerveaux s'exprime de la façon suivante:

http://www.lemonde.fr/dossiers/cerveau/credits.htm

 

         "Aux sites primaires recevant l'information brute  se sont ajoutées des aires supérieures traitant les messages transmis par les sens et, plus complexes encore, par empilements supplémentaires des neurones, des aires associatives établissant des liens entre les sens, captant des signaux de l'ensemble du cortex pour élaborer, derrière le front du penseur des synthèses mentales." Et comme l'exprime Changeux:

 "La distribution des aires  forme une mosaïque d'ensembles interreliés, d'une aire à l'autre, d'un hémisphère à l'autre."

 

         On peut appliquer analogiquement cette vue d'ensemble aux relations existant entre les trois sphères de la pensée.

 

La sphère du vécu est la sphère de ce qui arrive, de l'événement, des faits qui se produisent,  des situations qui se vivent, des phénomènes qui nous touchent. Elle est le lieu des conflits qui surgissent, des contradictions qui nous affligent, des éléments contraires qui s'affrontent, du déroulement de l'histoire: événements physiques, psychologiques, sociaux, institutionnels. Tout ce qui apparaît, qui vit, se développe, et meurt.

 

En principe c'est le site primaire des informations. C'est le début de l'apprentissage et du devenir de l'être.

 

 La sphère du conçu est celle de la parole, du langage, de l'expression sous toutes ses formes, de la production littéraire, poétique, journalistique, de la communication, de l'œuvre qui parle. C'est l'expression de l'être.

 

Enfin la troisième sphère est celle de la critique, de la conscience animée par l'amour de la sagesse.

Ces sphères agissent en association, ensemble à tous les niveaux. De même, l'intelligence humaine s'active pleinement à chacun de ces niveaux.

 

L'harmonie des sphères est donc le symbole de l'expérience philosophique achevée dont elle exprime bien l'"englobalité", chaque moment de l'expérience étant déjà une expérience.

          

 

Mise à jour 23 avril 2004

Claude COLLIN