Compte rendu

par Claude Collin

 

André Dagenais, Le Travaillisme, la cinquième position, P.U.M., 1991

 

                    Dans ce livre, publié en 1991 et toujours d'une grande actualité, André Dagenais réfléchit sur l'expérience humaine de l'entreprise de production, cellule de base des régimes économiques. Après avoir décrit et interprété les régimes et leurs conséquences sociales, il induit quelques principes qui l'amènent à formuler une nouvelle théorie (une cinquième position, comme indique le sous titre) qu'il appelle le Travaillisme.

                    Cette théorie d'A.D. n'a rien de commun, faut-il le dire, avec les partis travaillistes de Blair ou Juan Peron (Argentine,1946) ni  avec le travaillisme pragmatique de Proudhon, si ce n'est le souci d'améliorer une situation sociale intolérable.

                    Dagenais rappelle, en les décrivant, les différents régimes économiques que le monde a connus à venir jusqu'à présent.

                    1- La première position est l'esclavage et le servage. Elle se caractérise par la domination absolue du patron, l'inégalité des hommes entre eux et avec la femme, et le caractère oppressif des rapports de production. Il s'agit d'une position " irréaliste " " instaurée par le glaive ".(p.55)

                    2- La seconde position est celle du capitalisme. " Au joug de la domination et des privilèges injustes " succède celui de l'argent. Le capital domine d'une façon absolue en s'appropriant tous les droits (profits, propriété des moyens de production, gestion etc.) Autrement dit, cette position idéalise l'individu-capitaliste en lui assurant une liberté déréglementée et en instaurant un régime régi par la loi du plus fort. En raison de ses conséquences déplorables, les critiques de ce système du 19ès à nos jours sont bien connues.

                    3- Dans la foulée des critiques du capitalisme on a vu naître, à l'opposé, à la faveur d'une contre-dialectique (le marxisme,faussement nommée " dialectique " p.56) un collectivisme totalitaire. " Ce pouvoir totalitaire, dictatorial et arbitraire (…) gère contradictoirement toute la plus-value. " " L'esclavage est historiquement revenu avec le propriétaire unique (collectiviste) des principaux moyens de production " p.56

                    4- Enfin, une quatrième position (ou sous position), " un mélange individualiste-collectiviste" Dagenais s'exprime ainsi à ce sujet :

                            " Des démocrates-sociaux, aussi appelés progressistes, des socialistes non-communistes, et des démocrates chrétiens, ou nommés tels, s'inspirent, (…) d'excellentes intentions réformatrices; ils obtiennent ici et là des résultats valables. (…) Le capitalisme dit libéral et le collectivisme dit social s'y mélangent, selon des arrangements variés d'une façon inclassifiable. Des ailes militantes de gauche ou de droite s'y combattent souvent, au sein de partis qui ressortissent à une telle tendance démocratique "p.57 " Il en ressort, dans les domaines économique, social et politique, (…) des fusions d'éléments contradictoires; des luttes désastreuses, (…) une guerre sanglante ou larvée directe ou indirecte des deux philosophies économiques militantes,

                    À partir d'une telle description des régimes économiques, Dagenais retient l' évidence de la domination du capital ainsi que l'aliénation du travailleur et les conséquences désastreuses qui s'ensuivent. Il faut donc inventer une solution à ces injustices et ces problèmes sociaux et surtout " sortir de ce cercle vicieux ". Ce nouveau régime , basé sur l'essence même de l'entreprise, est ce qu'il appellera le Travaillisme, en raison du rétablissement de la valeur personnelle, sociale et économique du travailleur.

                    " Nous savons, désormais et expérimentalement, que le mouvement conceptuel et historique du capitalisme au collectivisme s'avère suicidaire. Mais le rejet d'un marxisme qui explose ici et là, par retour sans lucidité au libéralisme qui l'a engendré, celui-là, est aussi suicidaire. Il faut rompre ce cercle vicieux. Trancher le nœud gordien liant " ce double joug " Il faut nier, défaire, non point " mélanger "-en théorie et en pratique-" la double négativité " du capitalisme de l'Occident et le collectivisme de l'Orient. "p.58

Analyse de l'entreprise

                    Au cœur du Travaillisme, ce nouveau régime, se trouve l'entreprise de production. Trois éléments essentiels la composent : le capital, la gérance, la main d'œuvre.

                    Ces trois éléments constituent la base de cette cellule économique. L'élément formel de la cellule, c'est-à-dire ce qui donne vie et existence et qui la fait se réaliser comme cellule vivante économique, c'est le caractère productif, c'est-à-dire le fait que chacun apporte un élément sans lequel il n'y aurait pas d'entreprise.

                    Ce caractère productif est différent pour chacun des trois éléments, mais également nécessaire. Sans capital, on ne peut se procurer les moyens de production, sans la gérance, on ne peut mettre en place l'organisation planifiée; et sans la main d'œuvre il n'y a pas de transformation de la matière première. Chacun de ces trois éléments est donc nécessaire à la réalisation de la fin de l'entreprise selon sa nature. Le travail imprime la forme convenant à la matière première transformée. Tout cela n'est pas nouveau. Mais l'apport de Dagenais se situe dans la relation qu'il découvre entre ces trois éléments essentiels. Si l'on remarque en effet que le capital, en soi, ne produit rien, mais plutôt procure les conditions objectives nécessaires à la production, on peut dire que sa relation au tout de l'entreprise est revêtue d'un caractère externe quant au produit fini, bien qu'il participe certainement à l'essence de l'entreprise.

                    Quant à la gérance, en tant qu'assumant la partie organisationnelle de l'entreprise, elle participe à la production de ce chef, mais elle comporte aussi un aspect externe, puisqu'elle ne fait pas partie du travail final qui, lui, est le fruit de l'activité du travailleur. Ce dernier est donc le producteur essentiel en tant qu'il met de lui-même dans l'objet produit. Dagenais parlera alors d'un élément interne déterminant. Pour plus de clarté, disons qu'il y a dans une entreprise trois éléments essentiels dont la fonction est différente bien qu'essentiellement solidaire. Chacun participe selon la nature des choses à l'existence de l'entreprise.

Conséquences

                    Si l'on reconnaît que ces trois éléments font partie de l'essence même d'une entreprise, il s'en suit un certain nombre de conséquences importantes

                    1- Il doit y avoir une solidarité naturelle entre le capital, la gérance et la main d'œuvre. La responsabilité appartient aux trois éléments. Ils ne sont pas en contradiction, mais en complémentarité.

                    2- Il s'en suit une forme de copropriété, de cogestion et de cojouissance des profits obtenus.

                    3- Il y a sans doute des façons d'inscrire dans des réglementations internes un ordre de partage, de coopération, de concertation, pour assurer la viabilité de l'entreprise en respectant l'apport de chacun des éléments.(Dagenais insistera par exemple sur la possibilité d'émettre des " actions de travail ")

                    4- Cette conception serait à la base d'une régime économique de participation, de concertation et non d'affrontement et de contradiction.

Triadisme social

                    Dagenais présente le Travaillisme comme " un personnalisme authentique " : si le travailleur s'engage personnellement en son ouvrage, il devient essentiellement copropriétaire de ses produits, cogestionnaire de son entreprise et cobénéficiaire des profits obtenus puisqu'il agit comme un " moi-esprit " i.e. une personne humaine maîtresse de ses actes. Ainsi, chaque être personnel présente réellement une valeur et des droits supérieurs à ceux qui fondent des apports matériels, conditionnants ou instrumentaux.p.58

                    " Il s'agit, écrit D. d'un triadisme social. Une métaphysique expérimentale élaborée par induction, informe une conception économique : la structure réelle-essentielle de l'entreprise apparaît conjointement triadiste et travailliste. Le travailleur-producteur constitue son élément principal et son dynamisme déterminant. "p.59

                    Cette philosophie sociale et économique peut sembler loin de la réalité vécue, mais elle a au moins le mérite de proposer des valeurs trop oubliées, en particulier le respect des droits de la personne, la justice sociale et les fins de l'économie , laquelle doit être au service de l'homme et non l'inverse.

 

Mise à jour 23 avril 2004

Claude COLLIN