Compte rendu
par Claude Collin
Roger Garaudy, INTÉGRISMES, éd. Pierre Belfont, Paris ,1990
Roger Garaudy aborde dans ce livre un problème qui affecte l’ensemble des relations humaines de notre époque. Comme un médecin patient et méticuleux, il analyse les symptômes de cette maladie universelle qu’est l’intégrisme et propose ensuite un remède qui lui semble approprié.
Garaudy identifie tout d’abord trois caractéristiques essentielles de l’intégrisme: le refus de toute évolution, l’attachement indéfectible au passé et l’intransigeance dogmatique. Cette attitude radicale peut prendre des formes différentes selon les domaines de l’activité humaine où elle s’exerce.
À partir de cette définition, dans une première partie, il analysera ce qu’il appelle les intégrismes occidentaux : l’intégrisme scientiste que l’on applique surtout dans le domaine économique; le stalinien dans le politique et le romain dans le domaine religieux et social. L’étude de cette dernière forme préparera ensuite le cœur de son propos qui porte essentiellement sur les intégrismes islamiques. Enfin, il proposera ce qu’il appellera la vraie solution impliquant un nécessaire changement des rapports avec le Tiers Monde.
A- Les intégrismes de l’Occident
1- L’intégrisme scientifique
Le premier intégrisme abordé par l’auteur est le scientisme. Il considère que les théoriciens de l’économie ont apporté un fondement théorique au pouvoir industriel en faisant du progrès et de la raison technicienne une religion. La science devint un dogme : ordre et progrès, c’était la nouvelle devise apportée par Saint-Simon (1760-1825) et Auguste Comte (1798 - 1857). Au nom de cette doctrine qu’on nomme le positivisme, on pût justifier un colonialisme implacable, à l’abri de toute remise en question. Ce positivisme donnait à l’Occident l’assurance de sa supériorité raciale non plus en raison du droit divin, comme à l’époque des premières colonisations, mais par sa supériorité rationnelle, scientifique et technique. Pour illustrer cette théorie, Garaudy cite le juriste Jules Ferry (1832 - 1893). Selon ce dernier, la fondation d’une colonie se présente comme la création d’un débouché prometteur; de plus cela permet de posséder des bases partout dans le monde tout en assurant la civilisation des peuples primitifs. À ceux qui croient que les droits de l’homme s’appliquent aux peuples primitifs il répond que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures.
Selon Roger Garaudy, « c’est ce même intégrisme qui, depuis cinq siècles, sert de justification idéologique à toutes les exactions du colonialisme » dont la dernière en lice est celle des américains dans le Golfe. Ici, ce qui ressort est bien l’hypocrisie des pays occidentaux en ce qui concerne le droit international. À ce sujet, Garaudy cite les exemples suivants :
L’invasion de la Grenade en 83 et celle de Panama en 89 par les USA, l’occupation de la Cisjordanie et Jérusalem en 67 par Israël, entraînent bien une désapprobation de la part de l’ONU mais le veto des USA la rend inutile et inopérante. Ce qui n’est certes pas le cas au moment où l’Irak attaque le Koweït (province iraquienne séparée de l’Irak par les compagnies pétrolières anglo-saxonnes en 1961, ayant à sa tête un prête-nom, chef de tribu) et qui déclanche la Guerre du Golfe. Le but de cette guerre était tout simplement de contrôler les pétroles du Golfe. Le blocus imposé alors (et qui persiste encore aujourd’hui - tuant 3000 enfants par mois--) a non seulement maintenu l’hégémonie américaine mais provoqué une vague d’intégrisme dans le monde arabe, par réaction à cette nouvelle agression coloniale.
Garaudy fait remarquer avec raison que cette politique coloniale américaine « conduit à une guerre des riches contre les pauvres » d’une part, et d’autre part « au maintien des rapports de dépendance de tout l’Occident à l’égard des USA.»
Il n’en demeure pas moins que le but de ce colonialisme est bien le contrôle du pétrole, bien que ce qui le justifie théoriquement ce soit la supériorité scientifique et technique de l’Occident (dominée par les USA) sur tous les autres modes de vie opposés à la civilisation et au progrès.
On peut ainsi justifier le colonialisme à l’égard du Tiers Monde où l’on cherchera à assimiler les populations indigènes (G. montre que ce fut un échec en Algérie). L’intégrisme scientifique a sans doute entraîné la faillite morale de l’Occident. Et comme tous les intégrismes, il est dépassé, la science elle-même ayant évolué. Le premier chapitre se termine sur cette prise de position de Garaudy :
« Le déploiement de nos pouvoirs techniques, sans réflexion sur les fins humaines, conduit à la destruction de l’homme et de sa planète ».
Le scientisme a servi de support théorique au colonialisme qui s’est déployé au cours des cinq cents dernières années et qui se continue sous d’autres formes aujourd’hui. Or, le marxisme lui-même « porte les stigmates de ce scientisme positiviste de l’Occident » (page 30) comme G. tentera de la démontrer au chapitre suivant.
2- Intégrisme stalinien
Aux yeux de Garaudy, ce n’est pas le marxisme lui-même qui constitue un intégrisme, mais ce qu’en ont fait ceux qui se disaient les disciples de Marx.(1818-1883) C’est ce que Garaudy tente de démontrer. À ses yeux, la philosophie critique de Marx est tout le contraire du dogmatisme intégriste de Lénine (1870-1924) et de Staline(1879-1953) On ne peut définir la pensée de Marx comme un « déterminisme économique » qu’en faussant le sens du socialisme scientifique de Marx. L’erreur de ce qu’on appelle le marxisme, repose sur le fait que l’on prend le terme « scientifique » au sens du positivisme, « c’est-à-dire de cette prétention à atteindre une vérité définitive en réduisant la connaissance, y compris celle de l’homme, de son histoire et de ses créations, à celle des faits et des lois et à tirer de là une morale et une politique » p.31 Or, pour Marx le socialisme n’est pas la conclusion d’une proposition mathématique ou scientifique!(p.32), tous les termes majeurs du socialisme ont été annoncés par Marx avant même qu’il abordât l’analyse scientifique de l’économie.
La pensée de Marx est une philosophie critique, tout le contraire du dogmatisme intégriste. Car nous dit Garaudy : « Le dogmatisme se fonde sur l’illusion ou la prétention de s’installer dans l’être et de dire sur lui la vérité absolue. La philosophie critique, en revanche, est la prise de conscience que tout ce que nous disons de la nature, de l’histoire ou de Dieu, c’est un homme qui le dit. Donc une affirmation provisoire, relative à nos connaissances et à nos expériences du moment.» p.32
C’est ainsi que le stalinisme fait un dogme de la priorité qu’il accorde à l’industrialisation et fait disparaître la finalité humaine du socialisme; la croissance devient une fin en soi et tout le reste doit se subordonner à cela, même la religion et les arts. La dialectique devient système plutôt que méthode (p.44) en même temps que modèle immuable et unique du socialisme.
Ce qu’il faut retenir de cette analyse des fondements de l’intégrisme stalinien c’est surtout cette affirmation que le jugement de l’homme sur lui-même, sur l’histoire et sur Dieu est une affirmation provisoire, relative à nos connaissances et à nos expériences du moment. Cette position se situe exactement à l’opposé de l’intégrisme stalinien totalitaire et dogmatique. Mais la retrouve-t-on par exemple dans le domaine religieux et particulièrement en ce qui concerne l’Eglise catholique romaine et par rapport à la conception de la transcendance et de sa nécessaire jonction avec la réalité de la vie quotidienne? Question d’autant plus délicate qu’elle met en jeu l’intelligence du cœur où se découvrent plusieurs sensibilités. Garaudy prend position clairement et met en évidence quelques faits illustrant l’intégrisme romain.
3- Intégrisme romain
Garaudy tentera au cours de ce chapitre de démontrer comment il y eut après le concile Vatican II une césure importante dans l’attitude du Magistère de l’Église qui déboucha sur un intégrisme sur les plans social, politique et sur celui de la culture.
« La grande nouveauté de Vatican II, exprimée dans le texte Gaudium et Spes de 1966, c’était l’ouverture au monde, le renoncement à la prétention de le régenter d’en haut, pour, au contraire, le servir, à la lumière de l’humilité évangélique, en reconnaissant l’autonomie des réalité terrestres. »(Voir Gaudium et spes, p. 151) En ce sens, Garaudy cite un autre texte de Gaudium et Spes : « L’Église enseigne que l’espérance eschatologique ne diminue pas l’importance des tâches terrestres, mais en soutient plutôt l’accomplissement par de nouveaux motifs. »(p. 112)
Or, Garaudy retient essentiellement deux événements ou attitudes illustrant à son avis un nouvel intégrisme sur le plan social qui s’exprime par un retour au conservatisme contre le choix prioritaire des pauvres.
Tout d’abord l’intégrisme romain s’est manifesté, selon Garaudy, à l’égard des théologies de la libération de l’Amérique Latine (Pérou, Brésil, Uruguay).Celles-ci ne se contentent pas « d’apporter d’en haut une prédication morale extérieure à l’histoire et à la vie quotidienne » « mais elles lient la libération historique de l’homme --libération sociale et politique-à la libération du péché » (Gaudium et spes, p. 51) « Au lieu de déduire de versets bibliques une doctrine politique ou une doctrine sociale de l’Église (…) les théologiens de la libération vivent d’abord la situation de ceux pour qui être pauvre, c’est n’être rien, afin d’éclairer et de guider leur action à la lumière de l’Évangile pour qui être homme, c’est être créé à l’image de Dieu. » (Gaudium et spes, p. 51)
Or, dans son texte « Liberté chrétienne et théologie de la libération, » le cardinal Ratzinger s’oppose rigoureusement à cette position théologique, et selon Mgr Fragoso, un évêque du Nordeste brésilien, le texte du cardinal constitue un plan très élaboré pour combattre la théologie de la libération » (Gaudium et spes, p. 53).
Le défi de l’Église à ce moment aurait été de renouveler son approche à l’égard de la pauvreté vécue par ces populations comme l’espéraient les théologiens de la libération. Au contraire, le cardinal Ratzinger revient à ce vieux dualisme du spirituel et du matériel, du religieux et du séculier, des péchés individuels et des péchés sociaux, « une confusion entre la pauvreté volontaire (…) et la pauvreté subie, éprouvée comme oppression.
Garaudy reprochera ensuite à Jean-Paul II d’avoir refusé de recevoir la mère d’un des prêtres assassinés par les sbires du pouvoir (et de la CIA) pendant qu’il ne refuse pas de serrer la main de ceux qui sont responsables de la pauvreté vécue du peuple. Ce qui lui donne l’occasion d’opposer les paroles évangéliques admirables du Pape à son attitude pratique. On peut cependant se demander si le Pape lui-même était au courant de cette demande de la mère d’un des prêtres assassinés par la junte militaire. On peut penser que cela a pu lui échapper. On ne peut sur ce point et pour cette raison le taxer d’intégrisme. Il est clair cependant que l’Église est revenue à un esprit centriste autoritaire d’avant le concile Vatican II : une théologie à méthode déductive.
À ce sujet Garaudy cite le père Chenu (1885-1990) (Le Monde, 24 mai 1983) « Au cours de son voyage en Amérique centrale, le Pape Jean-Paul II a, à plusieurs reprises, blâmé sévèrement, sinon condamné l’expression -Église populaire-qui avait eu un écho si puissant en Amérique Latine, à Medellin en 1968 et à Puebla en 1979, appelant à annoncer le royaume de Dieu, selon l’Évangile, sans la libération intégrale des pauvres et des opprimés »
Garaudy aurait pu apporter d’autres éléments pour étayer sa thèse comme par exemple la position de Jean-Paul II et de plusieurs évêques relativement au célibat des prêtres, au mariage, à la contraception, à la place de la femme dans l’Église, etc. Sur ces questions, il aurait pu mettre en lumière la stagnation de la pensée, le conservatisme rigide et l’intransigeance dogmatique manifestés par Jean-Paul II et certainement une bonne partie du haut clergé.
