Nietzsche et notre temps

par Claude Collin

 

Nietzsche est sans aucun doute un philosophe qui donne à penser. Au-delà de la beauté tragique de son œuvre, son message demeure actuel. Car l’on sent à travers ses écrits, une grande sensibilité à l’égard des problèmes de la vie même, de la dégénérescence de l’homme et de son épanouissement. Comme il l’affirme lui-même avec un certain regret, la culture actuelle fait des savants, mais non des penseurs.

Philosophe de la vie, philosophe de l’homme, ce qu’il lègue comme testament à l’homme de notre temps, c’est le souhait de découvrir le chemin qui conduit à ses propres instincts, d’apprendre à devenir soi-même : « l’homme est quelque chose qui doit être surmonté » « surmonter ce qui est chrétien par quelque chose de surchrétien »

Il faut lire avec bienveillance, en les mettant en perspective, les écrits de Nietzsche. « Poser un regard rationnel sur Nietzsche, c’est peut-être fausser la perspective et risquer une interprétation maladroite et à courte vue.» selon Jaspers. Car il est facile de lui faire dire ce qu’il n' aurait jamais voulu dire. C’est Alain de Lisle qui disait que « les auteurs ont des nez de cire : on peut les tordre dans le sens que l’on veut ». Ce qui devient facile lorsqu’il s’agit de Nietzsche, puisqu’il croit, comme Héraclite, que l’harmonie vient de la lutte des contraires. Ainsi, on peut souvent découvrir chez lui une attitude ambivalente : par exemple, à l’égard des grandes figures de l’histoire, comme Jésus et Socrate, à qui tantôt il voue une grande admiration, et que tantôt il condamne férocement.

Derrière ses écrits souvent d’une sublime beauté:

(par exemple son poème au dieu inconnu, qui est peut-être son premier poème, écrit dans sa jeunesse pour ne pas dire son enfance)

celui intitulé « Du haut des cimes » (dans par delà bien et mal) qui débute ainsi :

« O midi de la vie, temps solennel!

O jardin d’été!

Bonheur inquiet dans la halte, les aguets, l’attente;

J’attends les Amis, prêt jour et nuit;

Où êtes-vous, Amis? Venez, il est temps, il est temps! »

Et qui se termine ainsi :

« Sûrs de la commune victoire, nous célébrons

la fête des fêtes;

L’Ami Zarathoustra est venu, l’Hôte des hôtes.

Maintenant le monde rit, l’affreux voile s’est déchiré,

Les noces sont venues pour la Lumière et l’ombre. »

Traduction, Jules Chaix-Ruy, Bordas, 1964.

Derrière ses écrits, souvent d’une sublime beauté, il faut toujours avoir présente à l’esprit l’ambiance familiale de son enfance, baignant dans la poésie, la musique et la ferveur religieuse, sans oublier la souffrance du père ressentie si profondément par Friedrich. Ses premières expériences en portent l’empreinte indélébile. N’est-ce pas à travers ces expériences que Nietzsche devint amoureux d’une sagesse faite de beauté, d’harmonie et de désir de perfection, une sagesse toute tendue vers l’acceptation et le dépassement du caractère tragique de la vie.

 

Mise à jour 23 avril 2004

Claude COLLIN