par Claude Collin
L’expérience philosophique achevée de Nietzsche, englobe et dépasse à la fois dans une unité profonde, trois types d’expériences : l’expérience poétique, l’expérience musicale et l’expérience religieuse. Une telle expérience vécue est presque inévitablement prophétique. La lumière que projette ce philosophe sur le 20è siècle, n’est pas celle de la rationalité, mais celle de la passion, du courage, de la soif de perfection, de l’instinct de vie qui appelle au dépassement de soi.
Voilà la voie dans laquelle s’est engagé très tôt Nietzsche. Sa première éducation baigne, à la faveur de l’influence paternelle, dans la poésie et la musique et, par l’empreinte maternelle , dans l’idéal de perfection qui caractérise ce foyer profondément religieux.
C’est, il me semble, dans une telle perspective qu’il convient d’envisager l’œuvre de Nietzsche. Il serait difficile autrement de surmonter les contradictions apparentes qui ont suscité des interprétations divergentes et que Nietzsche lui-même n’aurait jamais reconnues. Mais avant de nous arrêter sur son œuvre pour essayer d’en faire ressortir les principales caractéristiques, jetons un bref regard sur sa biographie.
Friedrich Nietzsche est né le 15 octobre 1844 à
Röcken, près de Leipzig; son père (Karl Ludwig) était pasteur fils de pasteur
protestant et sa mère issue d'une famille de pasteurs. L’ enfance de Friedrich
se passe dans une atmosphère pieuse et même piétiste.
Karl, de santé fragile, souffre de violentes migraines et meurt presqu'aveugle en 1849. Il eut cependant une profonde influence sur Friedrich à qui il communiqua sa passion pour la poésie et la musique.
Après la mort de son père, Friedrich doit vivre auprès de sa mère, ses deux tantes et sa sœur Élisabeth. Il eut une enfance solitaire et studieuse; tout jeune, il s'interrogeait sur la raison d'être de sa venue en ce monde.
En 1851 il entre à l’institut privé du « Candidat Weber ».
En 1858 il entre au collège de Pforta; s’adonne à des compositions musicales et à l’écriture et compose sa première autobiographie. Il est hanté par le problème du mal. Son premier poème (1864) est dédié au Dieu inconnu, à ce Dieu artiste "qui ne sort de loisir que pour échapper à l'ennui et jette dans l'espace des univers qu'il abandonne ensuite avec indifférence à leur destin."
En 1864 il étudie à Bonn la théologie et la philologie classique.
En 1865 il abandonne l’étude de la théologie. Il découvre l’œuvre de Schopenhauer « Le monde comme volonté et représentation ». et prépare un mémoire sur Diogène Laërce qu’il présente au concours de philosophie (qu’il remporte d’ailleurs).
En 1869 il devient (à 25 ans) professeur de philologie à Bâle, bien qu’il n’ait pas encore son doctorat :
« Nietzsche est mieux que docteur, disait Ritschl, son professeur de philologie, il a du génie »
Il fit, dans cette ville universitaire, la rencontre de Richard Wagner, qu’il admira pendant longtemps, avant de s’en détacher en raison de divergences idéologiques profondes.
Il enseigna à peine quelques années, souffrant probablement de migraine comme son père. Il voyagea beaucoup (Italie, Suisse, Midi de la France) cherchant des climats plus favorables à sa santé.
En 1870 il participe à la guerre contre la France (comme brancardier, en raison de sa faible santé).
En 1872 il publie son premier ouvrage majeur « La naissance de la tragédie », « cette métaphysique d’artiste » selon ses propres dires, qui soulève un tollé chez les philologues.
La tragédie grecque (avec Sophocle, Eschyle, Euripide ) est une œuvre d’art qui opère la synthèse entre l’esprit apollinien et l’état dionysiaque. Raison et ivresse sont inséparables dans la réalité humaine.
Apollon est le symbole de la rationalité, de la mesure, de la raison, de la lumière, et Dionysos, symbole du délire et de l’ivresse..
La mort de la tragédie commence avec la séparation de l’esprit apollinien et de l’ivresse dionysiaque, c’est-à-dire, avec la naissance de la philosophie rationnelle incarnée avant tout chez Socrate.
D’une part chez Euripide où le héros trouve sa justification dans la dialectique i.e. dans une foule d’arguments et chez Socrate, qui soutient que « la vertu est un savoir, qu’on ne pèche que par ignorance, que l’homme vertueux est heureux ». (La naissance de la tragédie, éd. Gonthier, Paris, 1964, p.93
Nietzsche fait un rapprochement avec son époque, en prédisant le renouveau de la culture (tragique) allemande avec Schopenhauer (1788-1860) détrônant la raison au profit de la volonté et Richard Wagner dont la musique exprime bien l’âme profonde de l’Allemagne. La tragédie peut donc être, pour Nietzsche, la clé de la vraie compréhension du monde.
Il publia ensuite, dans l’ordre :
En 1873-76 : « considérations intempestives », où Nietzsche ouvre un débat avec la culture de son temps (le philistinisme culturel de D.F.Strauss, la maladie historique et sur Schopenhauer comme modèle du philosophe).
En 1978 : « Humain trop humain 1881, premier et deuxième livre; «Aurore », 1882 :« Le gai savoir Il inaugure un style nouveau, (à la manière de Montaigne et Pascal) en présentant ses pensées dans une série d’aphorismes. Il qualifiera cette période de son évolution comme « philosophie du matin » où il fait le procès de la morale de la philosophie traditionnelle et du christianisme.
En 1883-85 : « Ainsi parlait Zarathoustra », 1886 : « Par delà le bien et le mal » 1887 : « Généalogie de la morale », 1901 : « La volonté de puissance »; toute sa doctrine trouve son épanouissement dans ces œuvres ou se précisent les concepts du nihilisme, du surhomme, de la volonté de puissance, de l’éternel retour.
En 1888 : « Ecce homo », « L’antéchrist », où il attaque de nouveau le christianisme. Enfin, encore en 1888, il publie « Crépuscule des idoles ou comment on philosophe au marteau » Ici, Nietzsche, psychologue, médecin, philosophe, fait la critique des idéaux anciens et contemporains, en auscultant pour ainsi dire la société de son temps. Il cherche, par un moyen semblable à celui d’un médecin qui ausculte son patient en frappant sur sa main placée sur le corps du patient pour entendre la solidité de ce que le corps renferme, il cherche peut-on dire à scruter ainsi l’inconscient.
Après 1888 il ne publie plus. Il sombre dans la démence en janvier 89. (Comme Schumann, comme Van Gogh, comme Maupassant, note Éric Blondel). On ne sait pas les véritables causes de cette maladie. Il a survécu jusqu’en 1900, (il meurt le 25 août) sans jamais savoir qu’il était devenu célèbre. Il fut un poète-musicien-philosophe de génie et laissa une œuvre qui n’a pas fini de susciter la réflexion …
La seconde partie du XIXe siècle est une période remarquable sur tous les plans. En 1864 c’est la fondation de l’internationale socialiste. En 1862 Bismarck devient chancelier de la Prusse. En 1870 il conduit l’Allemagne à la victoire contre la France. Nietzsche participe à la guerre comme infirmier.
Dans le domaine de la philosophie Auguste Comte propose le
positivisme, Karl Marx publie Le Capital (1867). Mais ce qui influença le plus
Nietzsche, ce fut le livre de Schopenhauer « Le monde comme volonté et
représentation », paru en 1819. Il se reconnut comme dans un miroir. Mueller le
cite :
« J’y lisais comme dans un miroir où le monde, la vie, mon propre cœur, se réfléchissaient en une vision à la fois grandiose et terrifiante. »
Ce qui effectivement lui ressemblait c’était l’irrationalisme de Schopenhauer pour qui il fallait subordonner l’intelligence et ses principes à un vouloir vivre originaire. (Mueller)
Schopenhauer, Arthur (1788-1860
Toute l’œuvre de Nietzsche s’inscrit dans ce courant irrationaliste qui se rattache sans doute à Héraclite et plus près de l’époque de Nietzsche, Pascal et Schopenhauer.
Bien sûr, il faut ajouter à cela, que ce fut l’époque de grands musiciens, en particulier Wagner en qui Nietzsche voyait le sauveur de la culture allemande et Brahms et Tchaïkovski.
« Frédéric Nietzsche, Crépuscule des idoles, (fragment), Éric Blondel, Hatier, Paris,1983.
« Pour connaître la pensée de Nietzsche », Jules Chaix-Ruy, Bordas,1964.
« Friedrich Nietzsche » Pierre Garnier, Poètes d'aujourd'hui, Seghers, 1970.
« Histoire de la Pensée » livre IV, Jacques Chevalier, Flammarion, Paris, 1966.
« L ‘irrationalisme contemporain », F.L. Mueller, Petite bibliothèque Payot, Paris, 1970.
« Nietzsche, l’athée de rigueur », Paul Valadier, Desclée de Brouwer, 1975.
« Nietzsche » présentation de Jean Wahl, choix et traduction de Henri Albert, Mercure de France, 1963.
