LA SÉCHERESSE DE 1989-1990 EN FRANCE:

QUELQUES SOLUTIONS POSSIBLES

Par Michel Brochu

 

La sécheresse prononcée et prolongée que connaissent la France et l'Europe de l'Ouest depuis 1989, permet de constater les limites des réserves d'eau de surface et souterraine, en France, notamment.

Les réserves d'eau de surface sont faibles, partiellement en raison de la rareté des très grands lacs-réservoirs naturels: seul le lac Léman peut être inclus dans cette catégorie.

En effet, le couloir du Rhône est moins menacé par la sécheresse, parce qu'il est alimenté, d'une part, par le vaste lac Léman et, d'autres part, par une vingtaine de glaciers helvétiques par le biais du lac Léman et, aussi, par une douzaine de glaciers savoyards qui alimentent le Rhône, plus en aval, par ses affluents septentrionaux de rive gauche comme l'Arve et le Fier. Par ailleurs, la partie française du graben rhénan jouit du même privilège, en raison du fait que le Rhin est alimenté par 10 lacs préalpins, dont les lacs de Constance, des Quatre Cantons et de Zurich et par 4 lacs jurassiens dont le lac de Neuchâtel, le plus important de ce groupe.

A long terme, on peut dire que seuls les couloirs rhodanien et rhénan sont protégés d'une sécheresse précoce prononcée et prolongée.

Ceci nous amène aux réserves souterraines phréatiques françaises de surface, dont il semble avéré qu'elles peuvent être très fortement entamées, sinon totalement épuisées en 2 ans seulement, Au Sud de la Loire, mais moins réduites, au Nord de ce fleuve en raison probable d'une insolation moins forte et, surtout, de ponctions d'eau d'arrosage agricole moins démesurées que dans le Midi de la France, (au Sud-ouest et au Sud-est, principalement) où les nappes sont littéralement aspirées puis dispersées en surface, au bénéfice de la culture du maïs, plante dévoreuse d'eau entre toutes. Ces ponctions massives ne peuvent être réalisées impunément que la première année d'une sécheresse; la deuxième année, un rationnement volontaire ou imposé doit être mis en place, mais il s'agit d'une mesure de défense passive contre la sécheresse, à la fois aléatoire et insuffisante.

A ce jour, aucune mesure corrective directe n'a encore été entreprise en France pour la raison, sans doute, qye, de mois en mois et de saison en saison, les scientifiques, aussi bien que les autres responsables, à tous les niveaux, ont cru que cette sécheresse ne serait pas de longue durée.

Bien que personne ne croie encore sérieusement à une sécheresse de type sahélien, il est tout de même prudent de tenter de trouver une solution ou des solutions à ce problème potentiellement récurrent et potentiellement très grave. Il y a donc (en 1990) un déficit de plusieurs centaines de millions de litres d'eau douce, pour fin de consommation agricole et urbaine, qu'il faut s'efforcer de corriger dans les plus brefs délais.

L'idéal serait de trouver des sources d'eau impolluées pouvant alimenter, à la demande, plusieurs régions françaises.

Deux solutions apparaissent possibles, l'une proximale, sur le territoire français et la seconde distale.

A- LA SOLUTION NATIONALE ET PROXIMALE

Elle consisterait à rechercher des nappes phréatiques profondes, dont le B.R.G.M. a commencé à établir un inventaire. Il semble, cependant, que le nombre et le débit de ces nappes ne pourra suffire qu'à une fraction des besoins français. Les coûts de forage multiples seront indubitablement élevés, d'autant plus que certains pourront être improductifs, mais le problème majeur réside dans le fait que les nappes phréatiques souterraines sont renouvelables à un rythme beaucoup plus lent que les nappes superficielles, ce qui, en pratique, veut dire qu'elles risquent , pour certaines, d'être épuisées avant d'être renouvelées. Il y a, en outre, le problème de la salinité de plusieurs de ces nappes profondes et de leur mauvaise localisation par rapport aux besoins. Cette première solution ne peut donc répondre que partiellement et imparfaitement au problème à régler.

B- LA SOLUTION DISTALE

Il reste à examiner celle-ci qui est entièrement neuve.

Si on examine avec attention une ou des cartes à moyenne ou à grande échelle d'Amérique du Nord, on constate qu'au Sud du Québec, entre le détroit de Belle-Isle et le fjord du Saguenay, soit une distance de 800 km, il existe une douzaine de fleuves côtiers entièrement impollués, c'est-à-dire sans aucune population et aussi sans industrie sur leurs rives, sauf, quelquefois, à l'embouchure même. De l'Ouest à l'Est les plus importants sont: la Betsiamites, la Bersimis, la rivière des Outardes, la Godbout, la Manicouagan, la Romaine, la Sainte-Marguerite et la Saint-Augustin et la Saint-Paul.

Ces cours d'eau présentent en outre, les caractéristiques suivantes:

1°- ils ont tous un débit régulier avec un étiage si faible qu'il ne s'écarte que de 10% du débit moyen;

2°- ils ont des eaux limpides, filtrées, d'une part, par des forêts qui recouvrent près de 100% de leurs bassins versant, eaux qui sont décantées, d'autre part, par des dizaines de lacs situés en amont et, parfois même, sur le cours de ces fleuves;

3°- la pollution naturelle en virus et en microbes est virtuellement nulle, en raison des basses températures comprises entre 1 et 5°c durant au moins 6 mois par année;

4°- leurs eaux se mélangent à l'eau de mer à quelques kilomètres seulement en amont de leur embouchure et, dans certains cas, à moins d'un kilomètre de celle-ci;

5°- la conséquence de ce qui précède est que d'éventuelles prises d'eau douce pourraient se faire, au plus, à quelques kilomètres à l'intérieur des terres.

Toutes les conditions semblent donc remplies pour établir des branchements qui pourraient traverser l'Atlantique sous forme d'aqueducs sous-marins et aboutir à une ou à des régions françaises déterminées du littoral atlantique.

Il convient de se demander s'il y a des inconvénients techniques ou autres à ce transfert ou à cette exportation d'eau douce d'Amérique du Nord vers la France et l'Europe de l'Ouest, éventuellement.

Comme on l'a vu plus haut, l'eau en question serait prélevée à quelques milliers de mètres avant de se mélanger à l'eau de mer; par ailleurs, comme l'écoulement de l'eau se fera par gravité sur les fonds océaniques, l'écologie des paysages ne sera perturbée que sur quelques dizaines de mètres carrés à l'endroit des prises d'eau. En d'autres termes, une eau prélevée à 100 ou 150 m d'altitude à partir de la rivière Saint-Augustin, en Amérique, pourra ressortir à la même altitude en France, et ce sans dépense aucune d'énergie. Il existe donc sur l'Est du Bouclier laurentien des millions de litres d'eau douce qui sont disponibles, totalement inemployés et qui, à l'heure actuelle, perdent intégralement leur utilité potentielle en pénétrant dans les eaux salées du golf du Saint-Laurent.

Il y a, à n'en pas douter, le plus grand intérêt pour les responsables à différents niveaux, en France, à examiner de près les avantages qu'il y aurait à établir des branchements d'eau douce multiples à partir de l'Est de l'Amérique du Nord, c'est-à-dire à partir de la côte du golf du Saint-Laurent. Il est également à présumer que le Gouvernement du Québec trouvera un avantage réciproque à vendre une fraction de ses eaux douces outre-Atlantique.

Le système envisagé est d'application très souple, puisqu'il permet, sur un même cours d'eau, des branchements vers des points d'aboutissement différents, et, naturellement, une multiplicité de branchements proportionnelle au nombre et au débit des cours d'eau disponibles.

La solution proposée demande naturellement un investissement important et un minimum probable de 2 ans avant sa mise en oeuvre effective, sans compter le prix d'achat de l'eau, ce qui correspondra, sans doute, à une facture assez élevée pour les utilisateurs, mais cela aura l'avantage de limiter le gaspillage d'eau par une utilisation rationnelle. L'intérêt fondamental de cette solution distale sera un approvisionnement régulier et indéfiniment renouvelable en eau entièrement impolluée.

Il s'agit éventuellement de la solution idéale pour l'approvisionnement en eau de la France du XXIè siècle, car même si la sécheresse actuelle se résorbe, les nappes phréatiques sont si abusivement sollicitées qu'elles ne pourront plus jamais retrouver leur ancien niveau: il convient, dès lors, d'entrevoir une solution d'appoint abondante, régulière et représentant, surtout, une sécurité d'approvisionnement absolue.

Michel Brochu, Docteur d'Etat de l'Université de Reims.

Mise à jour 23 avril 2004

Claude COLLIN