Les mésaventures de la démocratie
par Jamil Haddad
L'indétermination des principes démocratiques
La démocratie a toujours évoqué une idée normative, un idéal plus qu'un système parmi d'autres. Un régime démocratique est alors un bon régime émanant de la volonté du peuple et travaillant pour les intérêts du peuple. Cependant. autant l'idée est normative et générale, autant elle a pu servir à des interprétations différentes; ainsi, les "dictatures du prolétariat", régimes communistes de transition, se sont définis comme des démocraties populaires, tout comme les régimes occidentaux s'identifient aux principes traditionnels de la démocratie libérale.
L'indétermination de l'idéal démocratique ne se manifeste pas seulement dans l'application de cet idéal à des systèmes différents voire opposés, ou dans l'usage idéologique qu'on en fait. Cette indétermination est immanente aux principes mêmes de la démocratie, aux interprétations auxquelles ils se prêtent et aux problèmes qu'ils soulèvent.
A son origine dans l'Antiquité grecque, la démocratie a désigné le gouvernement d'un peuple par lui-même et ce comparativement aux régimes caractérisés par le pouvoir d'une personne ou d'une minorité. La démocratie occidentale ne découle ni de l'idée ni du système antiques. Elle a sa propre origine qui lui donne un contenu spécifique. Elle est issue des conditions socio-économiques de l'époque et d'une nouvelle conception de l'individu et de la société. Certes, la démocratie moderne est encore définie par la souveraineté du peuple, mais celui-ci est constitué, théoriquement au moins, d'individus autonomes, auxquels on reconnaît des droits égaux et naturels; la société n'a pas de réalité ou d'intérêts en dehors de la réalité et des intérêts des individus qui la composent; les lois de la société doivent exprimer la volonté générale du peuple; le pouvoir politique tire sa légitimité de cette volonté générale et il tire sa justification de la nécessité de protéger les droits individuels.
Cet idéal ne pose pas de problème tant qu'on s'en tient à son aspect négatif, c'est-à-dire à ce qu'il dénonce, par rapport aux anciens régimes de l'Europe occidentale. Il s'agissait alors de libérer la population du pouvoir personnel et illimité du roi et de l'autorité économique et morale des classes privilégiées. Il s'agissait de reconnaître à tous les individus des droits égaux face à la société et au pouvoir, droits à la vie, à la propriété, à la sécurité, à la justice et au bonheur. Et le meilleur garant d'un tel idéal était que le peuple choisisse son gouvernement et ses lois.
Mais dès qu'il s'agit de déterminer pratiquement et positivement ces principes, diverses questions se posent: jusqu'à quel point en réalité, dans leur application, ces droits peuvent-ils être les mêmes pour tous les individus? Jusqu'à quel point les principes fondamentaux de la démocratie, inséparables en théorie, ne sont-ils pas contradictoires dans la pratique par suite de leur indétermination? Autrement dit, jusqu'à quel point la liberté ne va-t-elle pas à l'encontre de l'égalité, ou, tout comme on le craignait lors de la conception du nouveau "contrat social", la liberté des uns ne s'affirme-t-elle pas aux dépens de la liberté des autres?
Par ailleurs, qu'est-ce qui définit cette volonté générale du peuple, qui, essentiellement, ne saurait être la somme des volontés particulières. Quels intérêts ou idée représente-t-elle. Et quelle volonté réelle exprime-t-elle (c'est la volonté de qui?), puisque, de par sa composition, la société est formée de volontés particulières divergentes et changeantes qu'il s'agit de protéger et de concilier.
Problèmes. Réactions historiques. Nouvelle orientation
Jamil
Haddad
Les mésaventures de la démocratie découlent de l'indétermination de ses principes de base, indétermination qui affecte sa logique même et qui introduit la contradiction au sein du système.
D'une part. on ne peut établir des limites aux libertés individuelles au nom d'un idéal social quelconque ou d'un principe transcendant; et d'autre part, on ne peut tolérer les conséquences pratiques de l'exercice des libertés sans compromettre les fondements mêmes du système et ses règles du jeu.
D'une part, il y a reconnaissance du principe des droits égaux ainsi qu'un optimisme à l'égard de la liberté et de l'usage que l'individu en fait: et d'autre part, dans la pratique, il y a formation d'inégalités sociales et dépendance de ces libertés et de ces droits par rapport aux conditions sociales et économiques.
Du côté du pouvoir: d'une part, il ne doit pas représenter une volonté particulière; d'autre part, il ne peut qu'émaner des forces particulières qui peuvent menacer le système ou compromettre son idéal. La société serait alors à la merci de la médiocrité du plus grand nombre. D'un côté la volonté générale est une notion qualitative, définie en référence à un intérêt général irréductible à la somme des intérêts particuliers, de l'autre côté, en admettant l'égalité arithmétique des droits individuels, la volonté générale se trouve être la volonté d'une majorité numérique.
Depuis que le pouvoir appartient au peuple, le problème politique réel est celui du rapport des individus à l'ensemble social et non celui de la société à un pouvoir extérieur. Simultanément, avec l'industrialisation, le politique et l'économique deviennent indissociables. Aussi, les conséquences socio-économiques de la démocratie libérale n'ont-elles pas tardé à s'imposer tout au long du dix-neuvième siècle confirmant les appréhensions formulées déjà lors de l'institution du système de liberté et d'égalité à la fin du dix-huitième siècle. On assiste alors aux réactions qu'on connaît, réactions auxquelles la démocratie n'a pu résister: à gauche, ceux qui sont pour une égalité concrète, condition d'une société juste et fondement d'une liberté réelle. Ils voient que la démocratie consacre la liberté des plus forts, favorise la divi,:on de la société en classes opposées et l'asservissement de la majorité de la population à une minorité économiquement privilégiée. A droite, ceux pour qui la liberté réelle réside dans l'intégration de l'individu à une réalité sociale transcendante et non dans la reconnaissance de droits individuels qui peuvent mcner à la dislocation de la société, encore moins dans une égalité de conditions et un nivellement qui étoufferaient les forces de progrès et de dépassement. Dans les deux cas, réaction socialiste et réaction fasciste, l'idéal ne peut être recherché par une volonté soit disant générale exprimée par une majorité numérique. Il ne peut être préparé qu'avec l'abolition des "libertés" individuelles et le changement de tout le système. Devant ces réactions, la démocratie ne pouvait que réviser ses principes d'égalité et de liberté pour les rendre conciliables. Elle ne s'en tient plus à une égalité de droits purement et simplement ou à une liberté sans contrôle. Elle reconnaît les responsabilités de la société envers les individus, ainsi que l'importance des conditions économiques et de l'information pour former l'individu libre.
Au début, l'accent est mis sur une liberté entendue négativement comme garantie de l'autonomie de l'individu face au pouvoir et à la société. L'égalité n'était que l'égalité des droits qui définissent cette autonomie. Désormais, la liberté suppose des conditions sociales et économiques et les droits sont plutôt des revendications de l'individu auprès de la société et du pouvoir.
La démocratie n'est pas une fin en soi. Le besoin d'une valeur positive.
Dès qu'il s'agit de déterminer le contenu des notions d'égalité et de liberté, on se rend compte qu'il faut se référer à d'autres valeurs. L'égalité, comprise comme égalité de droits et de conditions, ne saurait être un idéal en elle-même. Ce sont plutôt des rapports de justice que l'on y recherche, bien que d'un certain point de vue l'idée de justice renvoie à une certaine égalité. De même, la liberté comme absence de contrainte ne saurait être une fin en soi. Politiquement et socialement la liberté se traduit par un ensemble de droits et de possibilités à la disposition de l'individu et en rapport aux autres individus. Ces droits et dispositions devraient trouver leur justification dans l'idéal positif d'une autonomie permettant l'épanouissement matériel et culturel de l'individu.
La démocratie ne veut rien dire si elle n'est pas définie à partir de principes clairs traduisant des valeurs bien déterminées et des rapports réels entre l'individu et la société. Les régimes communistes qui se considéraient démocratiques tout en abolissant les libertés individuelles définissent
leur démocratie par le but du pouvoir et sa raison d'être non par son origine! Si le pouvoir n'émane pas du peuple il ne se justifie pas moins, pour autant, par son action pour le peuple.
La démocratie est un système politique et, à ce titre, elle ne peut être en soi un but, un idéal, c'est un cadre à l'intérieur duquel fonctionne la société.
Les systèmes qui font prévaloir la société sur l'individu reconnaissent à la société une réalité spécifique et un intérêt qui transcende les intérêts particuliers. Le système démocratique libéral, qui suppose l'égalité des droits des individus, a de la difficulté à établir que l'intérêt exprimé par le plus grand nombre soit l'intérêt général de la société, surtout si celle-ci est envisagée du point de vue du progrès et en fonction d'un idéal.
Non seulement la démocratie a abouti, de fait, à sa propre négation dans les réactions communistes et fascistes, mais encore, faute d'un idéal positif, elle peut aller à l'encontre de ses propres valeurs ou à la limite, aboutir à la dissolution de l'État et même à la désintégration de la société civile.
Ceci se produit lorsque la société n'est pas prémunie matériellement et moralement contre les force irrationnelles qui peuvent y déterminer le jeu démocratique et décider du sort de la population. Ou encore lorsqu'elle n'admet pas que tout le monde ne peut pas avoir raison à la fois et que la raison peut aussi bien être la "raison" de la force ou de la ruse. Enfin, et plus positivement, lorsque le système permet aux intérêts particuliers de l'emporter sur ce qui devrait être l'intérêt général. Ainsi dans tous les cas, les forces particulières pourraient dans leur affrontement et leur exclusion mutuelle détruire une société sans unité et sans idéal.
Au-delà de la liberté et de l'égalité
La démocratie est un cadre de jeu. Tant que les volontés ne sont pas formées dans le sens du bien général et tant que le cadre ne favorise pas cette formation, on ne peut s'attendre au bon fonctionnement du système. De plus, tant que le bien général ne représente pas des valeurs positives, le fonctionnement du système ne peut se justifier par la réalisation d'une égalité pour la justice ou d'une liberté pour l'épanouissement de l'individu.
Si les moyens ne sont pas légitimés et animés par les fins, la démocratie devient un système où prédomine la réclamation des faibles et le règne de la médiocrité ou encore tout simplement la loi du plus fort.
Dans les sociétés développées économiquement et qui se vantent de civilisation et de liberté, l'épanouissement psychologique, moral et spirituel de la société est menacé par la prépondérance des forces et des valeurs propres au monde des affaires, et par la complicité du consommateur dont l'intérêt et l'horizon ont été ramenés à la simple sécurité économique et au bien-être matériel. Dans ces sociétés, l'égalité et la liberté sont définies dans le cadre de la concurrence industrielle et marchande, la justice et l'épanouissement des individus sont à la remorque de la poursuite du profit ou de la recherche d'une sécurité dans la médiocrité et parfois l'insignifiance.
Dans les pays non préparés à la démocratie, par suite de leurs conditions économiques, sociales et culturelles, la démocratie n'est qu'une façade. On y trouve la dépendance de la population, aussi, à l'égard des puissances économiques dominantes mais spécialement à l'égard des pouvoirs traditionnels particuliers, dans certains cas, à l'égard d'un pouvoir religieux qui refuse de dissocier ce qui est à César et ce qui est à Dieu.
Dans tous ces cas, les forces particulières trouvent dans les règles démocratiques les conditions d'un jeu libre en leur faveur et elles légitiment toute action conforme à leur intérêt ou leur idéologie, même si une telle action conduirait à la destruction de la société.
Faute de pouvoir déterminer, a priori, une vérité absolue, il faut admettre, avec la pensée démocratique, que la "vérité" relative à une société donnée peut sortir d'une dialectique sociale et peut évoluer dans un devenir historique; cependant, et là est la question cruciale, cela suppose un peuple informé, averti et qui sait faire bon usage de sa liberté. Pratiquement, il faut assurer les conditions de développement d'une liberté psychologique et morale des individus. Le succès du système démocratique dépend des qualités morales et culturelles de la population en plus des conditions économiques et juridiques.
Le 18e siècle a préconisé la démocratie par suite d'une foi dans l'homme. dans la raison en l'homme. La réalité historique a démontré que la raison politique n'est pas isolée des besoins de l'individu et que cette raison se cultive, et que la population n'est pas une entité homogène. Ainsi, il faut reconnaître les besoins historiques, les besoins de fait, de la société sans renoncer aux principes transcendants d'un idéal démocratique, d'une valeur positive de justice sociale et de progrès moral et spirituel.
Par ailleurs, pour rester fidèle à son attitude non dogmatique et à sa foi dans l'individu, la démocratie ne peut nier les libertés individuelles, mais elle a besoin de développer la raison en l'homme pour qu'il soit digne de sa liberté et pour justifier la souveraineté attribuée au peuple.?
