Chronique des Souvenirs heureux

par Marcel Collin

 

 

 

 

 Réflexion en manière de prologue

                "YÉ n'ai pas changé

                "Yé souis touyours lé même… »

                (Plate évidence braillée sur les ondes

                par Julio Iglesias)

 

 

 

       

                    Maintenir tout entier le passé est, parait-il, l'obsession de l'homme vieillissant. Se retourner, chercher à travers quelques traces de notre mémoire, maintenant moins sûre, les croisées des destins qui ont orienté le nôtre. Redire l'histoire sans la réinventer, replanter les décors plus ou moins oubliés, retrouver les odeurs de l'innocence, voir rejaillir l'émerveillement de nos yeux d'enfant, ressentir le trouble des premiers émois, n'est-ce pas une manière de les revivre une autre fois? Vouloir croire encore aux promesses de notre imagination restée jeune, toujours tendue vers un bonheur jamais saisi, quand serons-nous assez sages pour nous accepter enfin tels que nous sommes, c'est-à-dire pas grand' chose.

 

                    Pourquoi disons-nous toujours, â mesure que l'on prend de l'âge (avec un trémolo dans la voix pour bien faire sentir un vrai faux regret) "Nous avons perdu bien des illusions", puisque l'une chassant l'autre, on ne s'en débarrasse jamais?

Illusions égarées en chemin un soir d'octobre, ressurgies un matin d'avril, chargées de nouveaux espoirs, elles sont toujours bien vivantes dans un présent où nous ne sommes plus les mêmes, du moins aimons-nous le penser. Elles sont toujours là, nettes, confuses, séduisantes, trompeuses, mais toujours aussi exigeantes puisque porteuses de notre foi en la vie et, il faut bien le dire maintenant, en la mort.

 

                    "Tout un chacun porte son sac", disait notre mère. Ce qui implique qu'un jour ou l'autre il faudra bien déballer la marchandise. Un règlement de comptes avec soi-même, aussi inévitable que la neige en hiver. Ne disait-on pas autrefois: "Au bout de l'aune faut le drap"?

 

                    Mon sac est bien rempli, je m'en étonne chaque jour. Comme un chapeau de magicien, c'est fou tout ce qui peut en sortir de sottises, de fantaisies, d'erreurs, d'occasions loupées, de projets avortés. De quoi remplir une douzaine de poubelles. J’ai beau fouiller ces détritus, je ne retrouve même pas une once de talent que je croyais pourtant avoir quelque part. Puisqu'on m'avait dit que j'en avais, il fallait bien le croire. Naïf avec ça, rien ne m'a manqué pour réussir la plus belle faillite de notre clan

.

 

                    Heureusement, il y a de beaux et bons souvenirs qui me réconcilient un peu avec moi-même, mais tout juste pour me permettre de tolérer la triste mine de Don Quichotte que me renvoie le miroir le matin quand je me rase.

 

 

 

 

"TIC-TAC"

 

 

                                                                                                            

          

 

 

                    Justement, ce matin, il m'est revenu en mémoire un fol après-midi d’été plein de soleil et de gaieté. C'était au 926 de la rue Montcalm , je devais avoir cinq ou six ans, puisque Pierre et Jean étaient à l'école. On avait fini de dîner, la vaisselle faite et rangée dans la grande armoire de la cuisine, chacun reprenait les gestes tranquilles de tous les jours: Maman berçait Coucoune dans la salle à manger où les rideaux étaient tirés, il ne tarderait pas à s'endormir et maman irait se coucher en haut où Madeleine dormait déjà. La tante Maria était dans le jardin, triturant ou coupant géraniums et autres gloires du matin: l'oncle René somnolait dans un fauteuil tandis que le grand-père hachait du tabac qu’il emmaganisait ensuite dans une boîte de thé "Castle Blend". Il avait déjà sorti une bouteille de DeKyeper et une autre de porter "S". Il était gai. Il avait sacrifié son sacro-saint somme d'après -dîner parce qu'on attendait la visite de TIC-TAC, son beau-frère, qui venait expressément de Sorel, comme chaque année.

 

                    Tout un phénomène, ce TIC-TAC, de son nom véritable Gustave Lord, frère de notre grand-mère maternelle décédée en 1916. Barbier de son état, il avait rêvé toute sa vie, comme la plupart des tire-bouchons, de grands voyages sur des mers restées inconnues. Il ne parlait que de voyages au long cours, de pêches sensationnelles, de merveilleuses croisières qu'il était sûr d'avoir vécues puisqu'il se les était racontées à lui-même. On l'imaginait assez bien dans sa "barber shop", face au port, tournant autour d'un quelconque tire-bouchon à moitié soulé de son bavardage, le rasoir dans la main, barbifiant ou coupant les cheveux, un oeil sur lui, un autre vers les petites goélettes venues de Gaspé et amarrées en face. Qui pourrait contester la puissance d’évocation  de l'imagination faisant subtilement son chemin dans une réalité bien tranquille? Certainement pas lui qui voyait dans la plus humble goélette un monstre transatlantique, une sorte de Titanic ressuscité pour nourrir ses chimériques pensées. Tout homme a besoin de rêver, n' est-ce pas? Lui ne s' en privait pas. Un homme heureux.

 

                    Toujours est-il que cet après-midi là, j'étais posté sur le perron avant pour guetter son arrivée. Chaque fois que quelqu'un tournait le coin, pour s' engager dans notre rue, je me précipitais dans la maison en criant "V'là TIC-TAC!". Je voyais alors maman rajuster son tablier, le grand-père poser sa pipe, René sortir de sa torpeur. Ils attendaient, guettant la porte, une minute, puis deux , pas de Tic-Tac. Ce qui ne m'empêchait pas de recommencer le même manège aussitôt.

 

                    Si bien, que ne pouvant le manquer, je le vis surgir au coin de la rue Craig. Je dis bien que je ne pouvais pas le manquer parce que sa silhouette était quelque chose hors de ce monde: petit, malingre, les jambes arquées dangereusement, il marchait penché en avant comme s'il devait faire son dernier pas avant de tomber; il s'appuyait sur une canne sortant de la manche trop longue d'une grande redingote, aussi trop longue. Charlot était battu. Me voici donc courant au-devant de lui, salivant déjà parce que j'avais aussitôt vu le sachet de bonbons qu'il tenait à la main. Le premier "bonjour, petit" tombé, je partis comme une flèche, le sac à la main, vers l'entrée de la cour arrière, oubliant de crier au passage "V'là TIC-TAC". D'ailleurs, personne ne l'aurait cru.

 

                                C'est ainsi qu'entrant par la porte avant, il surprit tout le monde avec un  tonitruant "Bonjour la compagnie!".

 

                        Après avoir englouti mes bonbons, je revins m'installer sournoisement à l'entrée de la cuisine pour suivre les débats. " faut que je vous aime bien, disait  Gustave pour que je m’aventure sur le "Terrebonne" pour venir vous voir." Puis la conversation roulait sur des faits déjà loin : tout y passait, de la guerre des Boers. à la grippe espagnole.

                Il fallait le voir sur sa chaise berçante, les jambes croisées dont l'une battait la mesure avec la régularité d'un métronome à chaque balancement, d’où son surnom de "TIC-TAC".La conversation venant à languir, mon grand-père en profita pour lui glisser adroitement "Dis-moi, Gustave, tu ne nous as jamais raconté comment vous vous en étiez sortis de votre grande pêche dans les îles (de Sorel). Il fallait bien que vous vinssiez revenir

 

          -- Comme je te l'ai déjà dit, on avait pris tellement de poisson, que le bateau était rempli jusqu'à la "chunée"... on tanguait tellement qu'on était sur le point de couler. Il a donc fallu qu'on rejette. les poissons dans le fleuve.

         --"Bon Dieu, que tu es menteur, Gustave!"

        -- C'est la vérité, demande au grand Charles...

       --"Il est mort."

        -- Il y avait aussi Arthur...

        --"Mort aussi."

 

            Sans se laisser démonter, il ajoutait "Eh bien, si tu ne me crois pas..." de l'air de quelqu'un qui garde en réserve des témoins (encore vivants, ceux-là) pour confirmer son aventure. C'était le moment fort de l'après-midi dont on reparlerait pendant des jours.

 

            Et l'on n'était pas les derniers, Claude et moi. Sitôt l'oncle Gustave parti, je m'emparais du veston de mon père et de son parapluie, puis avec mon complice de la première heure, on jouait à TIC-TAC. Me balançant comme lui dans la grande berceuse au risque de renverser, je racontais avec 1es mêmes détails les péripéties de la grande pêche, Claude me rappelant à l'ordre quand j'oubliais un détail.

Il attendait le moment où il crierait, en imitant le grand-père :

             "Bon Dieu, que tu es menteur, Gustave!". Alors, on s'éclatait à  s'en taper le cul par terre.

 

              Je me suis laissé dire plus tard que ses funérailles avaient été une immense rigolade. Comment voulez-vous qu'en suivant le corbillard on ne se soit pas pris de fou rire en pensant aux bons moments passés avec celui qu'on porte en terre. C'est encore le plus bel hommage qu'on peut apporter au défunt que de reconnaître la  part qu'il a jouée dans la grande Comédie.

 

               Un bon vivant fait toujours un bon mort.

 

Mise à jour 20 mars 2004

Claude COLLIN